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Médiatocs Beigbeder avec béquille

septembre 2003 | Le Matricule des Anges n°46 | par Thierry Guichard

Moije prend le Concorde pour New York où plein de gens sont morts. C’est triste.

Windows on the world

Donc, Frédéric Beigbeder, Didier Goupil et Luc Lang font paraître chacun un roman sur le 11 septembre. Au printemps dernier, Slimane Benaïssa dans La Dernière Nuit d’un damné (Plon) s’était attaqué aussi à l’événement. Le roman de l’Algérien est le plus intéressant : il est le seul à disposer sa fiction du point de vue d’un terroriste. C’est bien en effet cet indicible-là, cette part maudite de l’homme que la littérature se doit d’explorer, plutôt que de profiter de l’émotion forte liée au souvenir des victimes et rester, de fait, bien en dessous de la réalité.
Frédéric Beigbeder joue de la compassion sans vergogne et ne s’en cache pas : « Ce roman écrit-il à la fin de Windows on the World, utilise la tragédie comme une béquille littéraire. » La tragédie et… ses victimes.
Le roman se divise en deux veines : la fiction, qui tente d’imaginer ce qui s’est passé au dernier étage de la tour et la confession autobiographique, où l’auteur s’interroge sur le monde (façon presse féminine) et lui-même (façon « Je déprime dans des bars design »). Contre toute attente, c’est dans cette dernière veine que le bonhomme est presque convaincant. Pour le reste, le livre se lit avec du café, des amphétamines et un ami non loin pour nous secouer, tant chaque page donne envie de dormir.
L’histoire, on la connaît. Il n’est nul besoin de la narrer pour nous émouvoir. Un analphabète en ferait aussi un récit émouvant.
Les personnages ? Beigbeder nous présente un Texan divorcé, agent immobilier et amant d’un mannequin de Victoria’s secret (manquerait plus qu’il ait été amoureux d’une grosse Portoricaine). Il vient ce 11 septembre faire visiter la tour à ses deux fils David et Jerry. Ces trois-là ont autant d’épaisseur qu’une vignette Panini. Après que le premier avion a percuté la tour, le père fait croire aux gamins que ce n’est qu’un jeu. Beigbeder a l’élégance de signaler qu’il a pris cette idée à Roberto Benigni.
Si l’on baigne en permanence dans le cliché, il faut saluer la modernité du style. Beigbeder prévoit que le franglais sera la langue de demain et nous en assaisonne tout le roman. Jusqu’au risible, lorsque Jerry (des gens sont morts, vont mourir) s’écrie : « Papa, t’es pas obligé de nous faire croire que tout est truqué, let’s face it : this time it’s for real ». Voilà qui fera fureur en cours primaire. Autre marque de modernité : l’usage, par l’auteur, du copier-coller. Deux traders, visiblement amants, attirent l’attention de notre Texan : « J’suis bullish sur les technos, là… dit la blonde en Ralph Lauren. Merril a upgradé les bancaires pour des raisons spéculatives, dit le brun en Kenneth Cole. » Après quinze répliques du même tonneau, nous avons cessé de compter les « dit la blonde en Ralph Lauren » et « dit le brun en Kenneth Cole » qui ponctuent chaque réplique. À la toute fin du livre, dans la chaleur de l’enfer et alors qu’ils se sont dévêtus, les tourtereaux illégitimes s’échauffent encore : « Je me suis épilé la chatte au laser pour toi dit la blonde en Ralph Lauren. Tu vas me vider les couilles une dernière fois dit le brun en Kenneth Cole. » Etc.
On en vient à espérer que tous ces personnages meurent rapidement. Par compassion, non pour eux, mais pour le lecteur.
Reste donc les chapitres où l’auteur parle de Beigbeder. Malgré un chromo publicitaire façon Maxell qualité filtre (« Je prépare le feu de cheminée, Charles skie jusqu’à la nuit tombée, papa lit les journaux américains. Et tous les matins, il nous réveille, mon frère et moi, en chatouillant nos pieds qui dépassent de la couette Ikéa, pour se rattraper de ne pas l’avoir fait pendant nos quinze premières années. »), l’homme arrive à être touchant dans sa lucidité, ses aveux, ses faiblesses. Sa lâcheté, ses peurs l’excusent de vouloir tant être aimé. On aurait presque envie de le consoler, d’aller boire un verre avec lui. À condition, toutefois, que ce soit lui qui paie.

Windows on the World
Frédéric Beigbeder
Grasset
373 pages, 18

Ce que la presse en dit…
Le Magazine littéraire
 : « Windows on the World est un livre émouvant et fort qui confère à la littérature une mission fondamentale : dire l’indicible. » (Gérard de Cortanze)

Le Nouvel Observateur : « On ressort de ce maelström à la fois agacé et séduit. Agacé par ce torrent de narcissisme, séduit par une énergie atomique. Le roman de Beigbeder, à qui Philippe Sollers a attribué le Goncourt dans Le Journal du dimanche, va faire du bruit ! » (Bernard Géniès)

Le Soir : « Curieusement le roman est plus profond, plus touchant, dans ces passages où Beigbeder parle de lui, de sa triste enfance dorée, de sa fille. (…) L’auteur parvient alors à tordre le cou au narcissisme qu’on lui connaît. Ce qui, en quelque sorte, sauve son roman de la superficialité. » "

Le Monde : « À moins d’être malhonnête intellectuellement (…), de ne savoir des États-Unis que ce qu’on en dit ailleurs, ou de vouloir effacer de sa mémoire le 11 septembre 2001, on ne peut qu’être impressionné par Windows on the World. » (Josyane Savigneau)

Beigbeder avec béquille Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°46 , septembre 2003.
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