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Nouvelles Le cavalier seul (nouvelle de Bernard Henninger)

novembre 2003 | Le Matricule des Anges n°48

Bernard Henninger est né en 1960 et habite Orléans. Sa nouvelle a été primée cette année lors du concours organisé par la librairie La Mandragore à Chalon-sur-Saône et dont Le Matricule des anges est partenaire.

Le soleil hivernal se couche sur un paysage de jardins ouvriers. La terre, gelée, a été bêchée, sauf dans un carré, au bout duquel se dresse un cabanon aux vitres brisées, il paraît que la proprio est à l’asile. Passant sous les nuages, le soleil couchant illumine d’une lumière jaune, dure et crue, un vieil homme allongé à même le sol du cabanon.
Sa barbe blanche lui mange les joues. Il ne se souvient de rien, sauf de son nom : Driss. L’homme se retourne, s’appuie contre le mur et entreprend de se masturber. Avec une plainte, il s’affale sur la vieille couverture qui lui sert de lit. Glissant ses bras sous ses vêtements, s’enroulant dans sa couverture qui sent le pourri, il se roule en boule sur la terre froide et dure. Son ronflement ne trouble même pas le crépuscule.
Claquant des dents, Driss ouvre les yeux dans la nuit. Resserrant sur lui ses hardes, il se redresse et rejoint la route. Titubant, il progresse sur le bas-côté, sourd aux camions qui le dépassent dans un bruit de tonnerre. Il déchire un carton en morceaux qu’il glisse entre ses hardes et sa peau. Le gel luit de mille soleils miniatures dans la lueur orangée des phares. L’aube blême le surprend alors qu’il atteint une zone industrielle, parsemée de bâtiments bas. Devant un entrepôt éclairé, un camion, portes ouvertes, des hommes chargent une livraison. Driss les entend plaisanter, il y en a qui n’arrête pas de répéter qu’il est pas un pédé, pas un pédé. Ça fait rire ses collègues. Ils parlent d’aller prendre des croissants chez Thérèse… Qui est Thérèse ? La femme de l’un deux ? La tenancière d’un bar ? Ils se donnent de grandes bourrades. Pris dans leur gaieté contagieuse, Driss sourit fugitivement.
Plus loin, une guérite, il frappe à la porte vitrée. Téléphone en main, le gardien se retourne, appelle quelqu’un à l’intérieur, sans le regarder. Une femme courte surgit et s’arrête à trois pas de Driss : elle porte un uniforme, et une matraque télescopique à sa ceinture. Ecartant les jambes, la vigile prend une position d’attaque :

- Qu’est-ce que tu veux ?
Driss sent avec certitude qu’il lui faut craindre cette femme. Elle n’attend qu’un geste furtif pour le frapper. Une mèche brune échappée de son képi se balance entre ses yeux bleus, bleus comme la Méditerranée au soleil. La Méditerranée ! Driss se souvient de ça : la Méditerranée, qu’il n’a pas revue… depuis quand ? Driss recule. Il prendra le temps de se souvenir plus tard, quand il sera temps. Le gardien excite la vigile :

- Fous lui ton pied dans les burnes, ils attendent que ça. Baissant la tête, Driss s’éloigne à pas lents, il entend les pieds de la femme racler sur le gravier, juste derrière lui. La femme l’accompagne jusqu’aux limites de la lourde grille qu’il repasse en silence. Un gargouillis de son estomac lui rappelle pourtant pourquoi il est venu parler à ces gens : il se retourne et balbutie qu’il a faim. Au loin, le gardien est sorti de la guérite :

- Bourre lui la tronche à c’te vermine ! hurle-t-il, retourne dans ton pays, crouillat !
La femme hésite, porte la main à sa poche. Saisi par un brusque espoir, Driss s’approche, un éclair métallique jaillit sous son nez : une bombe lacrymogène que la femme braque sur ses yeux. Vaincu, Driss baisse la tête.
Ce n’est pas une femme qu’il affronte, mais une guerrière, rompue aux armes et au combat. Pourtant la France est en paix. Il le sait bien, il ne sait même plus que ça, parce que lui, le pouilleux, le galeux, la guerre, il connaît. Un sourire léger éclaire le visage de la femme, vite démenti par la tension du regard. Du fond de son âme, Driss sent remonter de vieilles émotions, les fellous aussi, ils attendaient le premier geste pour se ruer. Quand Driss a été prisonnier, ils attendaient qu’il fasse un geste pour le torturer. Dans le regard de la femme, Driss ne lit que lâcheté, celle du plus fort qui meurt d’envie d’exercer sa puissance, parce qu’il, ou elle, s’ennuie. Fatima avait des yeux du même bleu… Driss a une vague envie de la provoquer : cette femme le méprise, il le sent dans les pulsations qui réchauffent ses mains. Lui, il a tué des hommes. Il se fout de la mort, il a toujours été plus fort que la mort. Les Français admiraient son courage. Une autre fois peut-être… Il recule, soucieux de ne rien faire que la vigile puisse interpréter comme une rébellion. Se retournant, il s’en va en traînant les pieds.
De loin en loin, la fumée légère d’une cigarette s’échappe d’une voiture : les putes de la zone industrielle. Les routiers, ça rapporte. Driss se fout du sexe. Le sexe, c’est du mensonge, le sexe, ça fait souffrir, le sexe, c’est bon pour les animaux. Tout en marchant, Driss se remémore les yeux bleus de la gardienne, une image qu’il savoure et qui en appelle d’autres, il sent confusément pointer un sentiment, puis une phrase, une phrase de… de Fatima :

- Qu’est-ce que tu t’imagines ? Je te méprise pas, Driss !
Agacée par son regard buté, elle éclate de rire. Driss perd la tête, sa vue se brouille, l’image s’anime, se teinte de haine, maintenant, et d’une certitude : Fatima le méprise parce qu’il est harki, alors que, elle, elle est kabyle, Fatima le méprise parce qu’il est un traître, alors que, elle, elle est une vraie émigrée, pas une bannie. Il abat sa main sur le visage de sa femme. Fatima pousse un cri où monte une note aiguë de surprise.
Driss titube, se cogne au grillage et le frappe à coups redoublés. Apeurée, Fatima recule derrière la table. Fou de douleur, une haine inextinguible décuplant ses sensations, Driss sent le guerrier se réveiller en lui. Comme Fatima se protège avec les bras, il balance son pied contre ses tibias, elle hurle, et fuit vers la chambre. Driss s’élance à sa suite. Si elle réussit à s’enfermer, elle ne lui ouvrira qu’au petit matin et il aura perdu sa précieuse colère. C’est pas une fille de « hadji » qui va faire la loi. Driss enfonce la porte dun coup d’épaule, juste avant que ne retombe la clenche. Il capte la terreur de Fatima, ses mains tendues, il la repousse, il la gifle, déchire sa robe, néglige ses seins qui jaillissent. Il ne voit plus que sa bouche où perle du sang. Il a envie de lui briser les dents pour briser son rire, et il la gifle encore, jusqu’à ce qu’elle arrête de crier. Driss retourne le corps inerte. Sortant son couteau de guerre, il déchire en lambeaux la robe. Il lui faut meurtrir Fatima au cœur même de son mépris : les fesses, insolentes de santé, hautaines, et soulignées par deux fossettes…
Le boulevard a disparu. Effrayé, Driss s’arrête au milieu du carrefour. Le reste, il ne sait plus, des voisins crient, les flics tapent avec leur matraque, le juge le condamne. Un an. Le juge ne l’écoute pas, non. Il n’est pas là pour ça.
Driss sait oublier ce qui fait mal. Il aime Fatima et cela seul compte. La douleur, les cris, la souffrance, il les soigne, après le combat, avec l’hébétude. Pendant des heures, immobile, laissant monter en lui l’abrutissement qui, comme un baume, apaise la mémoire plus sûrement qu’une parole. Driss a tué, mais ne se souvient d’aucun :

- Avez-vous quoi que ce soit à dire ? Le magistrat doit encore attendre la réponse. La prison se referme sur lui. Driss a peur de la prison. Les taulards lui ont promis les pires horreurs, parce qu’il a battu sa femme : les violeurs et les pédophiles, en prison, on n’aime pas, ou plutôt, on les aime : particulièrement.
Quittant le carrefour, il repart au hasard, un boulevard, la colline, les barres en béton, lointaines, le vent glacé de décembre souffle dans son esprit… En prison, les taulards le respectent. Il y en a un qui lui parle, peut-être un maton, il y en a un qui lui donne des cigarettes, et un autre qui tient à lui tailler des pipes. Driss l’éconduit, mais l’autre revient. Sa réputation de tueur l’a précédé. Après ce qu’il avait fait à Fatima, il s’attendait au mépris, et à des représailles. Mais les matons et les taulards savaient aussi qu’il avait été soldat, et qu’il avait tué, au fusil et au couteau. Ils savaient même que ses armes favorites, c’est la nuit et un vieux couteau de cuisine à la lame affûtée comme un rasoir. Quand le régiment nettoyait un nid de fellous, Driss et ses copains partaient liquider les guetteurs. Ils attaquaient à l’heure de la somnolence, juste à l’aube, avant que le soleil n’apparaisse. Driss n’avait qu’un geste à faire, et le guetteur poussait un soupir en regardant le soleil se lever, le poignard de Driss dessinait un sourire sanglant. En taule, ça en impose.
Les taulards, ils pensent qu’il lui manque une case, mais ils lui foutent la paix. Le matin, Driss mange son petit-déjeuner, puis il attend le déjeuner ; le dîner est long à venir. À l’atelier, il est habile, le soir, il joue aux cartes avec les copains, la prison lui laisse le temps de penser à Fatima, les matons ne lui cherchent jamais d’ennuis, il s’entend plutôt bien avec Serge, un jeune… Il lui raconte la guerre, les escarmouches et Serge rêve de partir là-bas.
La faim qui tourmente son estomac aide Driss à tenir debout. Il monte la colline un pas après l’autre. Le jour est gris, le ciel terriblement bas, un vilain crachin mouille sa barbe. Driss ne sait plus quel âge il a, il ne sait même pas si c’est lundi ou dimanche, il s’en fout, ça pourrait être le coucher du soleil que ça ne changerait rien. Driss a mal à l’estomac. Sur la colline, il y a un foyer où manger, entre deux barres, un réduit aux murs de carton bouilli avec des braseros, il n’est pas ouvert avant midi. La dernière fois, la permanente, une vieille avec un dentier qui surveille tout et qui a mauvaise haleine, a failli ne pas le laisser passer : elle disait qu’il n’avait pas fait la vaisselle la fois d’avant. Driss proteste, si, il fait la vaisselle, il nettoie les tables, toutes les fois qu’il vient, mais la vieille insiste : « Pas d’aide, pas de bouffe ».
Il l’a connue avant, la vieille, elle faisait la manche à la sortie de la grand-messe, et l’après-midi, quand elle était saoule, elle faisait la pute dans un chiotte public. Elle était vieille, mais elle acceptait tout le monde. Maintenant qu’elle est permanente au foyer, elle fait la fière, elle ne baise plus et elle fait le flic. A table, elle sélectionne : ses chouchous ont le droit de manger, les autres ont le droit de crever.
Quand est-ce qu’il l’a baisée pour la dernière fois ? Un an ? Deux ans ? Aucune importance… Maintenant, elle a du pouvoir. Le foyer, c’est les copains qui l’ont créé mais c’est des vieilles peaux comme cette bique qui l’ont pris, ils touchent même un salaire. Une fois, la vieille a appelé la police parce qu’un pote avait fait entrer son chien. Alors, Driss est sorti avec son plateau, et il a partagé avec le type. Pourtant, Driss n’aime pas les chiens, ils puent et celui-là puait fort. Rien que de penser à la vieille, Driss a un peu moins faim : un bon souvenir !
Il passe les barres, et file vers le quartier des maisons qui se ressemblent. Il connaît le quartier comme sa poche, depuis le temps… Et puis, cette vieille zone de béton et de voyous, elle a un goût, une saveur… Une autre image, agréable, celle-là, quand il est venu vivre en métropole, lui le harki, il est venu habiter là, avec sa première femme, Zoubida, qui est morte du cancer, un an après leur arrivée.
Plus tard, après le deuil, après avoir trouvé du travail, et s’être remarié, c’est là qu’il a dépucelé Fatima, elle était douce entre ses bras, elle était amoureuse, et la tache de sang sur le drap était comme un rêve qui s’était répandu dans son cœur. La pluie dégouline sur ses joues. Comme une lumière trop vive pour ses yeux morts, il revoit en un flash étourdissant le cadavre de Fatima, non, pas ça. Mais la mémoire insiste :

- Tu te souviens, Driss ?

- Non, je ne me souviens pas, grogne-t-il à l’intention de sa voix intérieure :

- Si si. Tu voulais qu’elle te dise le nom du marabout.

- Non.

- Tu sortais de prison et tu voulais oublier cette année entre quatre murs, tu voulais rattraper le temps perdu : toucher ta pension de guerre, travailler et aimer Fatima.

- Pourquoi elle voulait divorcer, cette salope ?

- Elle voulait divorcer parce qu’elle voulait plus d’un taré dans ton genre, Driss.

- Elle avait été envoûtée, geint Driss à cette voix, des centaines de fois qu’il le lui dit.

- Tu croyais qu’elle avait été envoûtée, ta Fatima ?

- Oui.

- C’est toi qui détestais les marabouts, Driss : ils travaillaient pour les fellous, tu en as tué un, tu ne t’en souviens pas, hein ? Tu lui as découpé la peau… jusqu’à ce qu’il donne des noms. Tu crois que j’ai peur d’un marabout, Fatima ? rugit la voix. Driss se couvre inutilement les oreilles, la voix s’insinue dans sa chair, comme le vent dans la rue.
La lourde poële en fonte s’élève lentement dans les airs, comme si elle n’allait jamais redescendre. Tu vois que tu te souviens ? Fatima hurlait qu’elle n’avait rien fait, qu’elle n’avait pas vu de marabout, qu’elle en avait marre de vivre avec un barjo. Je suis pas un barjo, je suis un guerrier.
Pas un traître, non, je me suis battu, comme un soldat, fier de son honneur. Qu’importe si je n’ai pas choisi le camp des vainqueurs. La poële n’en finit pas de s’élever. Driss sait parfaitement qu’à ce moment il est totalement concentré sur la précision de son geste. D’une main, il écrase la nuque de Fatima, de l’autre, la poële danse dans l’air, le temps s’arrête là. La condamnation à quinze ans de prison, il s’en fout, Driss n’est plus rien.
Il s’est battu avec honneur, et les siens le méprisent. Pas lui. Lui, il n’a jamais tué de femme, ni d’enfants. Alors que le F.L.N. a égorgé ses deux petits ! Zoubida ne s’est jamais remise de la perte de ses enfants. Elle n’a jamais pu pleurer leur mort : avant ça, ils ont du partir pour la France, la métropole, comme ils disaient entre harkis. Et ici, en Lorraine, il faisait humide, elle a attrapé son cancer. Driss ferme les yeux, il avait oublié à quel point la mémoire est brutale. Il se cramponne au réverbère quand survient la vague suivante, comme un éclair chargé d’images : en 1967, Zoubida est morte, il a pleuré.
Fatima, il l’épouse en 1968. Driss veut à nouveau des enfants, il a un travail, et, dans la communauté, on le respecte, à tel point, que les parents de Fatima rient quand il demande sa main. Des kabyles, le père est hadji, il est allé à La Mecque. D’habitude, les kabyles disent que les harkis sont des chiens, pas eux. Le vendredi, Driss joue aux cartes au bar des parents de Fatima. Il rit avec ses amis, il ne boit pas d’alcool, les parents de Fatima l’estiment et ils sont contents quand Driss leur demande la main de Fatima.
Fatima me méprise parce qu’elle a deviné que je ne supporte pas le mépris. Une maligne. Quand on se disputait, elle me disait que j’étais un sauvage des collines : un harki, quoi. Driss hausse les épaules. Le passé, il n’en veut pas. Mais entre son estomac vide, le froid qui grippe ses vieux muscles et le passé qui l’enveloppe couche par couche, il vagabonde. Il est vieux et il est seul. Il a froid, il est mouillé, il sent mauvais, mais il aime bien son odeur maintenant. Avant, il se parfumait avec de la citronnelle, maintenant, son odeur lui tient chaud.
Driss sait qu’il perd la mémoire à cause de la vieillesse. Par exemple, l’autre jour, il voit un type avec un chien, il a du pinard, et il lui en propose. Driss, qui ne boit pas d’alcool, refuse poliment. L’air impressionné, le type lui donne une cigarette, puis, tandis que Driss, assis près de lui, sourit béatement en tirant sur sa cigarette, le type lui demande depuis quand il est en galère… Driss sourit, ce type est vraiment sympa. Depuis quand ? Il n’en sait rien. Il n’en sait tellement rien qu’il ne sait même pas quand il a vu ce type pour la dernière fois. Et pourtant, il est gentil… Même si son chien pue de la gueule.
Une vague tiède de passé le fait frissonner, il aura froid après, quand il ne restera que le crachin et l’air froid qui s’insinue sous ses vêtements, Driss est content, parce qu’il se souvient.
Ce n’est pas depuis 1967, ni même depuis 1968 qu’il est en galère. 1968 est l’année où il a épousé Fatima. Et il n’est pas clochard depuis si longtemps que ça. Insensiblement, Driss reconnaît le quartier où il erre à pas traînants, Driss pense qu’il peut mourir n’importe quand. Quand plus personne ne se souvient de vous, on peut mourir : ça ne fera de peine à personne. Driss ne veut plus vivre, mais son corps est trop dur pour céder. Il n’a plus d’ami parce qu’il faut se méfier des mouchards, un guerrier surveille les suspects. Les autres clochards sont partis vers le Sud : pas lui, pas cette année, il n’en avait pas envie. Driss ne se sent pas spécialement malade, mais ses jambes ne le soutiennent plus. Il est maigre, il tremble, il voit flou, et il ne reconnaît plus les couleurs. Il ne sait plus non plus quand il a mangé la dernière fois, avant qu’il dorme, peut-être ?
C’est marrant, ce quartier qu’il traverse, il n’y a jamais vécu, mais les maisons lui plaisent… Il est loin de la barre maintenant, et loin du foyer, il sera en retard pour manger. En avant, il distingue le mur, un mur très haut fait de grosses pierres. Au dessus, il ne voit pas, mais il sait qu’il y a des pointes de fer, et, bien qu’il ne les voit pas, il sait que des barbelés s’enroulent autour des pointes. Les pierres du mur sont rousses, dures, et incrustées de petits coquillages. Pour un peu, il entendrait la Méditerranée bruire derrière le mur. C’est marrant, qu’il ait des souvenirs devant un mur. Là, on n’exige pas qu’il fasse la vaisselle, on se lave tous les jours et il y a des personnes, avec qui causer, comme Serge. Serge ? Oui, ce doit être ça : Serge l’attend. Driss n’a plus que ce sentiment d’attente à la fois anxieuse et imprécise, sans forme mais poignante : au-delà du mur, quelqu’un, ou quelque chose, l’attend.
Driss lève les yeux sur la lourde porte de fer, tire sur la poignée et écoute la cloche salvatrice qui sonne dans le jour gris. Driss aime bien Serge. Le judas souvre sur un visage jeune, ses cheveux blonds frisent sous son képi, sa peau est rose, il n’a même pas de barbe !

- Je reviens de permission, improvise Driss. La phrase s’est échappée malgré lui de ses lèvres, elle n’a, sur le coup, aucune signification, une suite de mots vides de sens :

- C’est pas un asile ici. Va-t-en, pouilleux ! Le ton dur et respectueux du gamin éveille en lui un écho, Driss sent une certitude s’ancrer en lui : il revient bien de permission !
Il faut qu’il se ressaisisse, il devait dormir, ou rêver, pour qu’il ait oublié. Il doit être en retard, sacrément en retard, même, et dans ce cas, il se doit de se faire humble, petit, afin de redonner confiance au maton. Règle numéro un : le maton a besoin d’avoir confiance.

- Je suis bien à la prison, monsieur ? demande-t-il.

- Et alors ?

- Je suis Driss Choukrane, monsieur, ajoute Driss, je rentre de permission ! Le judas se referme, Driss ne bouge pas : il n’a pas fini sa peine, il revient de permission et il n’en démordra pas. Au dedans, le jeune parlemente au téléphone. Stoïque, mais décidé, Driss sonne à nouveau. Rassuré d’avoir retrouvé la mémoire, Driss, levant les yeux vers le ciel gris, remercie Dieu.
Une main l’empoigne et le traîne sans ménagement à travers la cour pavée. Driss titube, manque de tomber, se rattrape. Le môme pousse une porte avec des carreaux dépolis, la porte grince. Le cœur battant, Driss reconnaît même ce grincement si particulier. Le môme le projette en avant, Driss rate la marche et s’étale sur le carrelage.

- C’est le galeux qui dit qu’il s’appelle Choukrane !
Le vieux cœur de Driss s’emballe, il se sent incapable de se relever, mais il est content. Il regarde le gardien dont il ne voit que les chaussures couleur caramel. Puis il voit le visage d’un homme qui se baisse pour le scruter. Driss lui sourit faiblement : c’est un maton-chef, il a les yeux gris, ses cheveux sont gris, Driss est certain de l’avoir déjà vu, il ne les connaît pas tous, mais celui-là lui rappelle quelque chose.

- Alors, comme ça, tu t’appelles Choukrane ?

- Oui, monsieur. Choukrane. Driss Choukrane.

- Driss ?

- Oui, monsieur.

- Il est mort.

- Je ne suis pas mort, je reviens de permission… Regarde-moi ! Tu me reconnais ? Moi je vous reconnais. L’homme a un drôle de geste, il regarde au loin et fronce les sourcils. Driss aimerait se rappeler du nom du maton, mais rien ne vient :

- On appelle la police ? Le maton-chef hoche la tête.
Maintenant, Driss est assis sur le banc, le maton lui a donné du café. C’est marrant : il s’appelle Serge lui aussi. Et d’ailleurs, il lui ressemble, mais celui-là, il est chef-maton. Driss aimerait voir Serge. Pour l’instant, le chef-maton raccroche le téléphone, il n’arrête plus de rire :

- Eh Driss !

- Oui ?

- T’aurais pas pu tenir un mois de plus ?

- Un mois de plus ? Pourquoi un mois ?

- Un mois, et il y avait prescription ! T’es con, non ?

- Con ? Non.

- Qu’est-ce que t’as foutu tout ce temps ? Driss se sent rassuré, comme si un doigt invisible avait balayé la masse qui pesait sur son cœur. T’as oublié de rentrer ? continue Serge, ou tu t’es enfui comme un lâche ? Le maton-chef sourit, paternel : c’est le Serge qu’il a connu, sauf qu’il a des cheveux gris. Pour lier conversation, Driss pose la question, et il a peur, en s’entendant demander en quelle année on est. Serge sourit :

- 1997.

- Et quand est-ce que je me suis enfui ?

- 1986. Ça fait presque onze ans que tu es en cavale.
Il dit ça gentiment, la mémoire s’éclaire… Le juge l’avait condamné, il lui restait onze ans à tirer pour le meurtre de Fatima. Pendant une permission, il était parti en cavale. 1986 - 1997…
Serge croyait qu’il était mort et il a cru voir un fantôme, tout à l’heure… Driss savoure l’expression : tout à l’heure. Sûr, la police va vouloir savoir ce qu’il a fait pendant sa « cavale ». Driss se sourit à lui même, il leur dira qu’il a tenu le maquis ! De toutes manières, il s’en fout, le maquis, il veut oublier. Tout ce qu’il veut se souvenir, c’est qu’il y a des gens ici, des gens avec qui vivre.

Bernard Henninger

Le cavalier seul (nouvelle de Bernard Henninger)
Le Matricule des Anges n°48 , novembre 2003.