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L'Anachronique Bigre la vaillarde

janvier 2004 | Le Matricule des Anges n°49 | par Éric Holder

Brive-la-Gaillarde, ville du sud-ouest, traversée au nord par la Corrèze, quatre-vingt mille Brivistes avec l’agglomération, est chaque année le théâtre, comme on dit mais ici justement d’un événement d’importance. Une foire du livre. On sait l’inflation des foires du livre, il en pousse à présent dans les plus petites municipalités. Aucune, à notre connaissance, n’atteint une ampleur comparable. Pendant trois jours, des dizaines de milliers de visiteurs noircissent la place du 14 Juillet comme la foule roumaine la Piata Victoriei à Timisoara. Le ministre de la culture, une épouse de chef d’État font le déplacement. Les indications qui signalent la direction de la manifestation ne flottent pas au gré du vent, pas de grands Cansons orange stabilotés, mais ont été érigés en dur, au même titre que pour le camping municipal ou La Poste. Un train spécialement affrété attendait le long d’un quai de Paris-Austerlitz quatre cents écrivains, une centaine d’éditeurs et de professionnels. On aurait presque juré qu’il fumait, ce matin-là, sous la verrière avec en arrière-plan le ciel bleu de novembre. Les silhouettes élégantes qui se hâtaient vers l’accueil suscitaient les commentaires des cheminots et des caristes, à distance respectable. Les tables étaient dressées par avance, dans un bouillonnement de blanc et les reflets des verres. On pouvait fumer soi-même d’un bout à l’autre des première, et même au bar, transformé ce jour-là en office. Un train de luxe.
(Ici, il me faut rompre, et adresser une supplique à la SNCF : à l’heure où ces lignes paraîtront, seront éradiquées les deuxième classe fumeurs, la voiture 15 de chaque TGV, que des bourgeoises traversent en se bouchant le nez parce qu’on pue. Venez vous asseoir deux heures là-dedans, c’est impressionnant, le nombre de personnes qui font ce geste avec mépris. Vous nous chassez sans appel, nous : les directeurs de cirque, les jeunes filles très belles, les marins de Brest, les mamies à bijoux et longues Pall Mall, les hommes qui ont fait de la prison, les artistes, certains écrivains verlainiens tous les passionnés, parce que s’il y a un premier signe de passion, c’est bien celui-là. Eh, la SNCF, eh ! Debout ! On croyait que vous étiez le refuge de l’humain !)
Brive est une ville rayonnante, stricto sensu. Depuis la collégiale Saint-Martin partent dix rues traversées par d’autres en rond, puis à nouveau un peu plus loin, de sorte que la collégiale semble un galet jeté dans l’eau du plan, lequel fronce en rides successives. Certaines rues propagent très avant le rayon du point d’impact, ainsi la rue Toulzac devient-elle l’avenue de Paris avant de déboucher sur la Corrèze, et de desservir « l’autre » Brive. Ainsi la rue lieutenant-colonel Farro emprunte-t-elle ensuite le nom d’Edouard-Herriot avant de gagner les hauteurs, de couper entre des pavillons, bientôt des demeures, des mas, des puys. Il s’agit d’aller voir ce qui nous vaut une telle atomisation, depuis la collégiale dont nous avions déjà remarqué, côté chœur, les modillons extérieurs : visages déformés par une grimace, visages en proie à un mal, rapidement visages de chiens, visages d’animaux. On peut visiter la crypte, il n’en coûte pas un centime. Elle enferme un bois sculpté XIXe siècle, suivi d’un point d’interrogation, une tête, quasi un buste de Saint-Martin d’Espagne ( ce n’est pas celui du manteau ), à qui l’on doit sans doute l’évangélisation du lieu entre Ve et VIe siècles. L’évangélisation : la dilution de la dilution de l’apparition. On défiera quiconque de prononcer si ce saint-Martin-là est un homme ou une femme. Disons que vue du flanc droit, elle serait une commerçante de quarante ans. Du gauche, un jeune cavalier combatif. Renseignements cueillis, on apprend que l’église était autrefois vouée au culte de Priape. Le culte de Priape ? On imagine des choses. Il avait autrefois pour symboles le phallus et le homard. Le homard est indiscernable, comme aurait pu écrire Vialatte. Reste le phallus. Ce qui peut choquer, dans la sculpture romane les signes féminins sont moins bravaches, plus gentiment confus…
Bien. Allons nous promener le long de la Corrèze avec Z’yeux verts. Merci, mademoiselle, pour votre compagnie, et pour cet aveu, que vous aimez mieux Stendhal que Flaubert. Z’yeux verts est parisienne, Z’yeux verts voient comme au cinéma. Des arbres, de loin en loin, jetaient des écus jaunes. Elle restait étonnée qu’une rivière roule au loin,
roule au train / des dernières lueurs.
Le lendemain, je découvris la roseraie, sur la place du même nom, et que surplombent les locaux du quotidien La Montagne. En face de l’entrée principale du jardin, pile au centre, est accroupie une statue étrange, dans un style avatar d’Art Nouveau, œuvre d’Eysset, peut-être, hélas, de Veysset, le V se perd dans un entrelac, comme si ce monsieur avait voulu que son nom fût perdu. De loin, on dirait une femme, et si l’on s’approche, son visage est celui d’une femme. Mais les muscles appartiennent à un homme, bien qu’on soit tenté d’appeler « seins » sa poitrine ; il faut se pencher un peu pour apercevoir son sexe qui pend entre les cuisses. La position de l’androgyne n’arrange pas l’affaire, à croupetons, les coudes posés sur les genoux, et d’une main négligente faisant signe que « C’est comme vous voulez ».
Le culte de Priape. Quel culte de Priape ? Mais à l’inverse, celui, sous le manteau des apparences, de la figure aux traits brouillés, indistincts, de l’enfance. Ainsi peut-on voir sur la façade nord du Palais Idéal, « Le musée antidéluvien » sis à Hauterives (Drôme), une représentation, « Le père du genre humain » par Ferdinand Cheval. Façonné dans la roche et le mortier, ce qui pourrait être un grotesque, vu de près, révèle quand on s’éloigne un enfant une aube d’humanité, les yeux clos, la ligne du nez, celle de la bouche esquissant un sourire.
À Brive, il était temps de regagner la foire du livre. Non pas en représentant de moi-même, mais bien en observateur des autres, et, parfois, s’il s’agit d’un auteur que j’admire, en ombre fondue dans sa proximité. On comprend par là que ces manifestations rendent paranoïaque.

Bigre la vaillarde Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°49 , janvier 2004.