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Intemporels L’œil du crocodile

avril 2004 | Le Matricule des Anges n°52 | par Didier Garcia

Peintre et écrivain, Unica Zürn fut aussi une « malade mentale » qui consigna par écrit ses dernières crises. Visite guidée de sa folie.

L' Homme-Jasmin

Dans les dernières lignes de son récit Sombre printemps (Le Serpent à plumes), une petite fille revêt son plus beau pyjama, décide d’en finir avec son enfance et se jette par la fenêtre de sa chambre. Telle sera la mort qu’Unica Zürn se donnera en 1970 (mais il s’agira cette fois du sixième étage d’un immeuble parisien), au terme de treize années de lutte contre la maladie mentale qui ruina sa vie.
Pendant une bonne trentaine d’années, Unica Zürn aura pourtant mené une vie très banale. Elle naît à Berlin en 1916, travaille en tant qu’archiviste et lectrice à la UFA-Film, se marie en 1942, et devient la mère de deux enfants. Jusqu’à son divorce en 1949, rien n’annonce ni l’artiste qu’elle sera ni le drame psychique qu’elle va vivre.
Il semble quand même qu’en 1949 quelque chose se produise : ce divorce tout d’abord, qui met fin aux infidélités répétées de son mari ; et le souvenir de la dernière guerre, qui brusquement refait surface. Pendant deux ou trois ans, elle ne doit sa subsistance qu’aux maigres revenus que lui assure la publication des nouvelles qu’elle se laisse à écrire. En 1953, elle s’exile à Paris pour y vivre avec Hans Bellmer (1902-1975), peintre surréaliste d’origine allemande, notamment connu pour ses Poupées articulées et pour ses illustrations de l’œuvre de Bataille. Elle compose des anagrammes, se met au « dessin automatique », ce qui lui permet de publier Texte sorcière en 1954 et d’exposer en 1959 aux côtés des grands noms du surréalisme (Hans Arp, Marcel Duchamp, Roberto Matta, Man Ray). Il lui arrive déjà de séjourner en hôpital psychiatrique pour schizophrénie, mais à partir de 1962 ses séjours se font plus fréquents. Vers 1966, elle entreprend de consigner par écrit l’expérience de sa folie, ce qui deviendra L’Homme-Jasmin, achevé en 1967, publié trois ans plus tard, et que la postérité tiendra pour son texte majeur.
Autant le dire d’emblée, même si L’Homme-Jasmin est sous-titré « Impressions d’une malade mentale », Unica Zürn n’y décrit pas sa maladie : elle écrit sur, mieux encore à partir de ; en un mot, se raconte. À l’image de Sombre printemps, le texte est rédigé à la troisième personne, avec des phrases courtes et une surprenante économie de moyens. Une étrange façon d’autobiographie donc, qui propose d’ailleurs peu d’éléments aisément identifiables : les anagrammes qu’elle réalise, et dans lesquelles elle se retire du monde pour jouer, de manière obsessionnelle, avec la combinatoire des lettres ; la présence à la fois protectrice et destructrice de Hans Bellmer, son internement à Wittenau, puis à l’hôpital Sainte Anne… Elle est surtout nourrie de rêves, de délires hallucinatoires, d’obsessions (la présence de Herman Melville par exemple). Le texte file ainsi d’un rêve à l’autre avec pour seul fil conducteur le passage du temps, s’autorisant de brefs retours à la réalité, autant de rémissions provisoires qui rendent plus tragiques les épisodes dépressifs qu’elles annoncent.
Évidemment, mais pour ainsi dire malgré lui, L’Homme-Jasmin présente aussi l’univers psychiatrique. On a droit à tout, de la camisole de force à la chambre surveillée, des internées que l’équipe médicale doit gaver aux confidences des malades, à la singularité de leur folie, car si elles y vivent entre folles elles ne se ressemblent pas pour autant : celle-ci préfère sa maison à l’hôpital parce que chez elle les meubles se déplacent davantage, celle-là entend des voix à l’intérieur de sa machine à coudre, imagine des bonshommes ensanglantés par les piqûres de l’aiguille…
On y découvre enfin la vraie douleur d’Unica Zürn. Sa schizophrénie pour commencer : « Quelqu’un qui voyage en moi me traverse. Je suis devenue sa maison ». Mais aussi sa propension au délire, son Moi hypertrophié, sa mégalomanie : elle imagine qu’une séance avec son psy sera retransmise à la radio dans le monde entier.
Ce qui rend ce livre si touchant, c’est sa légèreté (rien ici qui sente démesurément le pathos), et la candeur, l’authenticité de ses confidences : souvent condamnée à l’immobilité, elle passe le plus clair de son temps à observer le ciel, où elle retrouve un crocodile possédant un œil unique, puis un visage, qui prend d’abord les traits de Chaplin, puis ceux de Hitler. Si l’on omettait de quel témoignage il s’agit, et il suffirait d’un rien pour l’oublier, on s’amuserait presque à suivre ses errances dans Paris, sans argent, à la voir abandonner son sac à main à la terrasse d’un café, ou à prendre un feu tricolore pour un téléphone. On parviendrait même à le lire comme un texte surréaliste, à voir dans certaines de ses pages quelque production de l’écriture automatique. C’est que L’Homme-Jasmin, au-delà de sa valeur de document, tient autant du soulagement thérapeutique que de la création littéraire. Ce qui fait sa valeur.

L’Homme-Jasmin
Unica Zürn
Traduit de l’allemand par Ruth Henry
et Robert Valançay
Gallimard
(« L’Imaginaire »)
280 pages, 8,4

L’œil du crocodile Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°52 , avril 2004.
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