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Des plans sur la moquette Ce que Kim Gordon dit que Pettibon fait

juin 2004 | Le Matricule des Anges n°54 | par Jacques Serena

Dans les dernières pages de certains quotidiens, on trouvait des bandes dessinées ne comportant que trois images. On savait que l’histoire s’étendait sur des mois, on ne regardait pas régulièrement le journal, on tombait sur ces bribes isolées, sans pouvoir en saisir tous les tenants et les aboutissants : leur mystérieuse évidence nous effrayait.
C’est la même impression que me fait depuis toujours la vie que je vis.
Je me souviens avoir tenté de coller ces bandes de trois images dans un cahier. C’est le même effet que ces cahiers, fabriqués par moi, que me font le théâtre et le roman qui me touchent. L’impression de voir quelque chose de simple, de bon marché, de prosaïque, recueilli et traité avec soin.
Sur une pochette de mon CD « Goo » des Sonic Youth, un dessin de l’artiste Pettibon me fascine. Et puis, mieux que d’en voir d’autres du même artiste, j’entends la chanteuse Kim Gordon en parler. Les images de Pettibon, dit-elle, sont toutes du même genre, comportent des textes assez courts, une seule phrase, souvent, qui fait penser à une chute de plaisanterie tronquée. Images comme des cases extraites d’histoires, mais étant, en fait, des propositions isolées, valant en elles-mêmes. Dessins nourris de bouts de morales simplistes de téléfilms, ou portant sur des questions d’actualité. Pas de prétention d’invention. Clichés, scènes ou situations inconscientes survenues au préalable.
M’intéressent le théâtre et le roman qui ressemblent à ce que Kim Gordon dit que Pettibon fait.
M’intéressent le théâtre et le roman qui ne se contentent pas d’imiter les actualités, qui ne prennent pas pour argent comptant les comportements, raisons, valeurs, du monde tel qu’on nous serine qu’il est. Ne me semblent crédibles que ceux qui n’insistent pas, n’expliquent rien, donnent simplement à entendre, à voir. Comme dans les premiers films de Léos Carax, ou Jim Jarmush, le Wim Wenders d’avant les ailes. Platitude des cadrages, monotonie de l’optique, minimum de grosseurs de cadre, banalité des mouvements de caméra, ni plus ni moins que le strict nécessaire. Et cela ne m’étonnerait pas plus que ça que le mur de la cuisine soit jaune quand la fille commence à parler, et tout à coup, bleu. Pas mal de cuisines où j’ai entendu des filles parler étaient de ce genre.
Ma vie telle que je la vis avance comme ça, d’elle-même, poussée en avant par personne, allant d’une chose à l’autre, comme ça, et arrivant quand même, à force, de temps en temps, à une espèce de scène finale, se révélant soudain dans toute sa fatalité.
Ne m’intéressent que le théâtre et le roman où, comme dans ma vie telle que je la vis, les gens parlent comme si la suite ne les concernait pas, parlent insolemment dans leur situation du moment, ne sont présents que juste là où ils sont, ne savent pas comment tout cela va tourner. L’histoire s’engage comme elle peut à travers leurs histoires, ne s’impose pas. Une chose se passe ici, puis une autre là.
Ne m’intéressent pas le théâtre et le roman où ma vie de trois à seize ans serait qualifiée de sinistre, et misérable ma période dans les squats. Dans les pages qui m’intéressent, les périodes de ce genre se révèlent fébriles, intenses. On n’y insiste plus tant sur l’aliénation du riche, ni sur l’enfer des familles unies, on y avoue plutôt la sombre jouissance de l’abandon, la délectation du réprouvé.
Ne m’intéressent que le théâtre et le roman où je sens qu’il n’y a pas d’idée au préalable, pas d’histoire, simplement une tension, au départ, que l’on sent, que l’on suit. Tension parfois produite par le simple enchaînement d’images, un rapprochement de scènes. Et une menace, soudain, naissant d’un détail, d’une répétition insolite, une couleur inattendue, une réplique inappropriée, ou le souvenir un rien trop précis d’une fenêtre donnant sur un champ de vigne. Ou la péripétie prenant toute son importance. La fille qui, au moment de remonter dans la voiture, se glisse sur le siège arrière, pour nous laisser, le reste du voyage, seul à l’avant. Le genre de détail qui fait resurgir soudain l’origine d’une douleur isolée. Et des chevauchements se produisant à chaque changement de chapitre recréant comme par hasard l’impression de dilatation de temps, de piétinement, de gêne, jusqu’à l’insoutenable.
Ne m’intéressent que le théâtre et le roman qui résistent, luttent dans leur coin pour affirmer le temps tel qu’ils le perçoivent, les événements tels qu’ils les sentent, et les pressentent.
Ne m’intéressent pas le théâtre et le roman que l’on présente comme réalistes, et qui ne sont que de laborieux travaux de copistes n’ayant pas fait l’effort de sentir le monde par eux-mêmes, de se demander quelle était leur propre réalité, leurs propres valeurs, pas fait l’effort de chercher leur propre langue, adéquate, pour donner à entendre et à voir cela.
Ne me semblent pas une seconde crédibles les auteurs qui tentent de faire croire que leur perception intime du monde coïncide avec celle qui leur est sans cesse imposée, me paraissent toujours complaisants et suspects tous ces vieux bons élèves, adroits jeunes gens surdoués, qui se chamaillent pour venir ajouter peu ou prou la même eau au bon vieux moulin.
Ils parlent de paradis fiscal, de progrès, de coquettes sommes, de reprise économique, de putain respectueuse, ils sont pour, ils sont contre, ça n’a aucune importance, puisque la question n’est pas là. Ils en pensent ci, ou ça, et qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’ils pensent où on leur a dit.

Jacques Serena

Ce que Kim Gordon dit que Pettibon fait Par Jacques Serena
Le Matricule des Anges n°54 , juin 2004.