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Nouvelles Temps de chien (nouvelle de Joël Hamm)

novembre 2004 | Le Matricule des Anges n°58

L’immeuble de briques. Trois étages, six locataires, amis, ennemis ou indifférents depuis trente ans et plus. Mes parents parmi eux…
Je rate mon créneau devant l’entrée de l’immeuble. Pas facile de se déplacer en fourgon dans la région parisienne. Il est déglingué mais bien pratique pour transporter le matériel de peinture que je viens d’acheter et les deux grandes toiles invendues que j’ai récupérées à la galerie. Je tente ma chance plus loin tout en jetant un œil à l’étage des parents. Du linge au balcon. Ils sont là. Angoisse légère, souffle bref, gel au cœur. Je crains, quand je ne les ai pas vus depuis longtemps, leurs nouvelles rides, leur possible décrépitude, leurs reproches, même muets, même inventés. Plus le temps passe, plus cette crainte risque de se réaliser.
Je viens quatre fois par an à Paris et pourtant je ne les ai pas vus depuis deux ans. Je me contente de leur téléphoner de temps en temps. Eux non plus ne se déplacent pas, malgré mes invitations. Pour eux, le temps n’est jamais propice au voyage, trop froid, trop chaud, des examens médicaux urgents à subir, voyager ce n’est plus de notre âge, porter les valises avec notre dos, attendre le taxi, mes pauvres jambes… En fin de compte, je crois que leurs atermoiements me satisfont. Mauvais fils que je suis ! Unique et sans descendance !
J’ai toujours détesté ce quartier de la banlieue nord. Ma chambre au troisième dominait des centaines de pavillons alignés au cordeau le long des rues perpendiculaires. Tout ça bien entretenu, ripoliné, cimenté et fleuri à l’unisson, un peu comme les ruelles du père Lachaise. Avec en prime, aux beaux jours, le rituel concert de tondeuses du samedi. Pour moi, l’odeur de l’herbe coupée se mêlera toujours à celle du mélange deux temps. Je suis handicapé olfactif à vie. Les effluves ascensionnels des barbecues lancés à l’alcool à brûler n’ont fait qu’aggraver mon cas. Et Noël ! Tous ces sapins plantés au fond du jardin, clignotant par milliers dans la nuit humide ! Maintenant que les enfants sont partis, ils menacent les maisons de leur haute taille.
Heureusement j’étais un rêveur. Mon regard savait dépasser les barres des cités qui encadrent ce quartier pour voguer vers le Parnasse des peintres, bien au-delà de la brume noire qui annonce Paris du côté de la porte de Pantin.
Défense de stationner, sortie de véhicule, propriété privée, attention au chien. Pourquoi est-ce que je me gare devant le pavillon dont j’habitais le rez-de-chaussée avec Léa, ma première compagne ? À cent mètres de chez mes parents.
J’avais 20 ans, Léa un an de plus que moi. Je l’avais rencontrée au crédit lyonnais, boulevard des Italiens. Elle saisissait les données, j’étais au service des compensations. Beau programme de vie ! Une vie comme l’appréciaient mes parents et les siens que nous allions voir alternativement chaque dimanche. Gigot flageolets, pas de riz ( je déteste) jamais de poisson pour elle (allergie) salade de fruits et quatre-quarts, petit blanc d’alsace chez les uns, trop sucré pour les autres (adeptes du muscadet). Nos considérations gustatives reprenaient chaque dimanche entre deux débats néo-politiques. Le monde va mal ! La faute à qui ? Tous pourris ! Le ton montait, dopé par les petites fines d’après café et par l’évocation de la semaine de travail à venir. Vivement la retraite !
Oh les beaux draps où je m’étais fourré ! Était-ce pour fuir papa-maman (qui avaient vue sur notre jardin) ou bien parce que Léa était belle et entreprenante ? Car moi, jamais le premier pas ! Puceau à vie sans elle !
Je me souviens quand j’ai annoncé à mes parents que je quittais Léa, et que par la même je les quittais pour aller m’exprimer devant une toile blanche, les doigts empâtés de couleurs, quelque part dans le sud du pays. Mon père, sans un mot, s’est retourné vers la fenêtre, le regard tendu vers les nuages. Ma mère s’est assise. J’ai cru voir sa dernière heure.

- Vous ne viendrez donc pas dimanche, elle a dit. Et après un silence : Tu vas faire ton Gauguin ?

- Je vais faire mon moi-même. Ne t’inquiète pas, nous viendrons dimanche. Léa veut parler de tout ça avec vous. Nous sommes tous les deux sur la même longueur d’onde, je te dis. On ne s’embrasse que le jour de l’An. À quoi bon continuer !
Bien sûr, le dimanche suivant, les ondes étaient brouillées, cela s’est achevé dans les pleurs. Tout le monde s’y est mis, même mon père qui craignait de ne plus voir mon ex-potentiel beau-père avec qui il allait pêcher le brochet et faire son tiercé. L’avenir montra qu’il conserva cette relation au point d’être invité au mariage de Léa… et d’y aller seul, ma mère se trouvant exemptée au dernier moment pour cause d’urticaire géante.

- Tout de même, tout de même, qu’est-ce que tu vas devenir pleurait ma mère. Toi qui ne sais pas faire cuire un œuf ! Je m’en doutais, je ne disais rien mais je m’en doutais. Ce n’est pas une fille pour toi !
Elle a vu à mon sourire la pitié qu’elle m’inspirait.

- Et moi pas un type pour elle !
J’avais envie de défendre Léa malgré sa maniaquerie possessive, sa mauvaise humeur quasi permanente. N’y étais-je pas pour quelque chose ? Je m’étais installé un atelier de peinture dans la cave du pavillon. J’y courais dès ma sortie du bureau et n’en sortais le plus souvent qu’à trois heures du matin, me glissant dans le lit et ronflant dans l’instant, saoulé de couleurs, indifférent aux larmes secrètes de Léa, à ses frémissements nocturnes que je ne sentais pas grâce à un matelas hors de prix, judicieusement choisi un samedi après-midi au centre commercial. « Vous ne trouverez pas ça dans un HLM ! » avait cru bon affirmer le vendeur qui nous prenait pour les gogos que nous étions.

- Tu vivras de quoi mon pauvre gars ?

- Ça me regarde. Tout est prévu. Un copain me loue une maison. J’ai le petit pécule que m’a laissé grand-mère. Et puis, je ne suis pas manchot. Je pourrai travailler dans les vignes…
Ma mère haussa les épaules.

- Tu sais bien comme c’est dur la terre. Demande un peu voir à ton père ! Pourtant c’est pas un faignant !

- Je sais, m’man, je sais. « 
Mon père avait dû quitter la petite ferme familiale, du côté de Creil dans l’Oise. Impossible de lutter à l’ancienne contre les gros de la betterave et du lait. Il n’avait ni l’envie, ni les moyens de se moderniser. J’avais une dizaine d’années quand il est venu s’embaucher ici dans une usine qui fabrique des moteurs de tracteurs.

- Et la chienne ? s’est écriée ma mère. Tu ne vas pas lui laisser !
Voilà que je redevenais un Gauguin plausible pour elle. Abandonnant sa couvée pour chevaucher des bulles de savon vers une gloire probablement posthume.
Zita, ma chienne (oui, ma !) s’était postée un jour devant le portail venant d’on ne sait où. Elle n’avait plus voulu décamper. Nous l’avons gardée, malgré son apparence de grosse taupe blanche.

- Pour les chiots, vous faites quoi ? a demandé ma mère.
Ah oui, c’est vrai ! Les chiots ! Trois d’un coup ! Une fugue un dimanche et deux mois plus tard…

- J’ai trouvé deux preneurs. Il me reste une petite chienne, tout le portrait de sa mère, un monstre. Je l’étrangle ce soir (Ma mère ne savait jamais si je plaisantais)… à moins que… Vous ne la prendriez pas ?

- Je dois demander à ton père.

- Tu lui sauves la vie !
Ils l’ont appelée Prunelle. Victoire de ma mère sur mon père qui avait toujours nommé ses chiens Black, qu’ils soient verts, rouges ou bleus.
Voilà ce que m’évoque une simple manœuvre de stationnement ! J’ai le cœur qui bat plus fort encore, si c’est possible, quand je me présente devant l’entrée de l’immeuble. Tiens, ils ont installé un interphone, un digicode et une porte renforcée. Je sonne.

- Oui.

- C’est moi !

- Ah bon !
Et c’est tout, la voix lasse de ma mère, comme si je revenais du supermarché.
Troisième étage, nouvelle sonnerie. Pression artérielle augmentée, la stase cardiaque n’est pas loin. Le visage de ma mère dans l’entrebâillement. Pas vraiment vieillie. Fatiguée, des cernes profonds sous les yeux et, enfin, un petit, tout petit sourire.
Dès que je la vois, j’ai tendance à parler plus vite qu’elle en lui racontant ma vie sous son meilleur jour. Un flot de paroles outrageusement optimistes et anodines pour retarder ses annonces de catastrophes habituelles, la santé qui part en quenouille, le voisin mort d’apoplexie et pourtant il avait deux ans de moins que nous etc.
Hélas, je défie quiconque de pouvoir tenir un discours, si creux qu’il puisse être, pendant plus de cinq minutes sans reprendre sa respiration. C’est ce court temps vital que choisit ma mère pour se lancer à son tour

- Tu n’as rien remarqué ? demande-t-elle d’une voix brisée.
Voyons voir, je réfléchis, non je ne vois pas. Ah si !

- Tu veux parler de l’interphone qu’ils ont installé en bas.
Je me lance dans un discours sur l’obsession sécuritaire du moment, reprends ma respiration en un millième de seconde. Pas assez rapide. Elle m’interrompt.

- Regarde !
Elle désigne la corbeille de la chienne sous le radiateur. Vide. Bon sang, c’est vrai, la Prunelle n’a pas aboyé pendant que je montais l’escalier. D’habitude, elle me repère avant même que je grimpe les marches. Ma mère devine ma venue à ses aboiements, un ton très particulier qui m’est exclusivement réservé. C’est que je l’ai mise au monde cette chose ! Elle me fait la fête, des bonds d’un mètre cinquante en plein plexus, griffes en avant. Couché ! Couché Prunelle ! Bordel, ma chemise !
Mince, la corbeille est vide !

- Tiens oui, où est-il le clebs infernal, et papa, au fait, pas là non plus ?

- Elle est morte il y a cinq jours ! lance ma mère dans un souffle. Quant à ton père, il dort. Il dort tout le temps !
Ça me fiche un coup. J’enchaîne malgré moi.

- C’est arrivé comment ?
J’ai droit au récit de la maladie du chien, depuis les premiers symptômes, elle avait un regard pas comme d’habitude, jusqu’à l’agonie, on aurait dit qu’elle comprenait et qu’elle ne voulait pas nous faire de peine. Des sanglots avortés entrecoupent son récit. Calvaire ! Elle est assise près de moi. Je compatis, j’ai envie de me trouver ailleurs. Ma main se pose sur la sienne presque malgré moi. Elle s’apaise, reprend son souffle. C’est moi qui romps le silence, une question idiote.

- Elle avait quel âge, Prunelle ?
Ma mère me regarde, se tamponne les yeux.

- Tu es bien placé pour le savoir ! Non ?
Cela lui donne l’occasion de reprendre dans le détail la biographie de la chienne extraordinaire. Prunelle unique ! J’adopte une attitude attentive mais je ne l’écoute plus.
Bien sûr que je me souviens. La naissance des chiots correspond exactement à ma décision de quitter la région. Quinze ans déjà ! Cruelle cristallisation du temps qui réactualise le moindre détail de ces moments enfouis consciencieusement dans les replis de ma mémoire. La photo est nette maintenant. Je revois le voyage dans le camion du copain. Une fourgonnette aurait suffi pour transporter le peu d’objets que j’emportais. Dans les phares, le chemin n’était qu’une ornière bourbeuse, sanglante de bauxite. Le cabanon, perdu entre vignes et oliviers, disparaissait derrière des rideaux de pluie. Nous avons dormi, l’ami et moi, sur des matelas pneumatiques, veillés par Zita, près de la cheminée qui tirait mal.
Le temps a passé. Ce qui n’était qu’un mazet délabré est devenu aujourd’hui une maison digne de ce nom, bâtie pierre à pierre après avoir acheté la ruine. J’ai encore des cales aux mains de ce travail et de celui que j’effectuais dans les vignes et les champs : ébourgeonnages, taille, castrage du maïs etc. Je trouvais le temps de peindre, en dormant peu, en oubliant les miens. Ces quinze années me paraissent n’avoir été qu’une seule et longue journée d’anéantissement de la pensée dans le mouvement et l’effort perpétuel. Je débloque, car j’ai, égoïstement peut-être, le bonheur d’accomplir journellement ce pourquoi je sais que je suis fait.
Ma mère pourrait en témoigner, elle qui a lutté de toutes ses forces contre cet accomplissement. Je me rappelle ma première vraie exposition à Paris, six ans après mon départ. Il a fallu que mon père se fâche pour qu’elle accepte de l’accompagner au vernissage.
Le paternel avait fière allure dans son costume sombre, unique diffuseur à naphtaline en sa possession. La couenne chauffée à blanc par son ensemble de laine en ce jour de canicule, il résista vaillamment, luttant pied à pied contre la déshydratation, un verre de champagne à la main, à portée du buffet. En passant près de lui, je l’ai entendu évoquer le merveilleux chenapan que j’étais. Ah ! Ah ! Ah ! Si vous saviez ce qu’il nous a fait endurer le bougre ! Je crois qu’il n’a pas regardé un seul de mes tableaux ce soir-là. Ma mère est restée sobre, mais contrairement à son habitude, elle s’est désintéressée des abus paternels. Personne dans l’assistance n’a passé autant de temps qu’elle devant mes tableaux. Je l’ai éveillée en sursaut alors qu’elle se transformait en statue de sel devant un grand format » hallucinant de présence « comme l’a qualifié un critique hallucinant de lucidité.

- Qui peut acheter ça ? a demandé ma mère avec un grand geste

- ça ne te plaît pas, petite mère ?

- Si, mais tout de même, je me demande ce que ça représente. Et si grand ! Pourquoi ? Il ne tiendrait pas chez nous. C’est plus grand que le mur du salon. Ça m’épate, mais je ne comprends pas !

- Il suffit de regarder maman. Tu te racontes ce que tu vois, avec tes mots à toi, seulement ce que tu vois et, je te promets, tout s’éclairera. Il n’y a pas de secret. Tout est là, sous tes yeux. Ça te fait quoi ? Tu aimes, tu n’aimes pas ?

- Justement, je ne peux pas dire. Tu sais, chez nous, on a toujours eu des goûts simples. En plus il n’y a pas de titre. Sans titre, ça n’aide pas beaucoup ! Et les prix ! Qui peut acheter ça ?
Je lui ai expliqué qu’en vendant la totalité de mes toiles, il me resterait l’équivalent d’un demi-salaire annuel au crédit lyonnais. Et il n’était pas gras !

- Ce travail représente deux ans de ma vie. Je ne peux pas vendre mes toiles moins cher. Si tu déduis les frais de matériel, le pourcentage pris par la galerie et les autres charges… Je sais que les gens pour qui je peins n’auront jamais les moyens de se payer une de mes toiles. C’est ça le paradoxe, maman. Je suis un fils de prolo qui se vend au gratin. Sinon j’arrête de peindre. Pas le choix !
Ce soir, je retrouve le poids de ces quinze années évaporées. La durée d’une vie de chien. La parole en plus ! Supposons qu’un clebs vive quinze ans, les gros vivent moins longtemps je crois. Combien de chiens peut posséder et aimer un homme au cours de sa vie ? Cinq, six ? Mes parents sont à l’âge du sixième et dernier, celui qui suivrait leur enterrement. Mon père a toujours eu des chiens à la ferme mais je n’en ai connu que deux. Celui qui est né quelques jours avant moi, mort le jour de mes 10 ans. Bobi je crois. Et Prunelle, offerte par mes soins. Paquet cadeau lourd d’un potentiel de quinze ans de vie affectueuse, dévoué réceptacle de toutes les peines et frustrations… Mais je m’égare. Je n’ai pas d’affection particulière pour les chiens. Zita s’est imposée à moi. C’est la pitié qui m’a conduit à la garder. L’attachement est venu ensuite grâce à sa persévérance. Dans la voiture elle se glissait sous le siège passager et ne se manifestait que quelques kilomètres avant l’arrivée, quelle que soit la distance parcourue. Par quels signaux subtils était-elle prévenue ? Je ne l’ai jamais compris. Elle savait se faire oublier quand il le fallait et réclamer sans ostentation. Sa disparition m’a mis en grand désarroi, je l’avoue. Elle avait l’habitude de gambader librement dans la campagne où j’habite, ramenant dans ses poils quelques graines de thym ou des senteurs de lavandin. Son retour était une fête mais, quand elle revenait trempée de pluie, elle savait se tenir éloignée de moi. Je déteste l’odeur des chiens mouillés, bien plus encore que celle de la truffe pourrie qui rappelle les fragrances méphitiques d’un cadavre en décomposition. Presque sourde et aveugle, elle a terminé sa vie sous les roues d’une voiture. Je l’ai enterrée près de ma maison. Elle nourrit un rosier aux fleurs d’un jaune ambré extrêmement odorantes. Un Agnès créé à la belle époque. Son parfum capiteux se transforme par temps de pluie en une atroce odeur de chien que je suis seul à déceler, je le reconnais.

- Je pensais, maman. Mon chien, quand j’étais petit, c’était bien Bobi son nom ?

- Black, tu sais bien !
Là, je suis pris d’un vertige. Je chavire sur ma chaise. Je serre plus fort la main de ma mère. Elle s’en aperçoit, s’inquiète. Je la rassure, la fatigue, pas assez dormi… Elle décide de me faire une tisane. Une tisane à la poussière de temps.
Bobi était un grand chien jaune, les yeux cachés en permanence par un rideau de poils filasse. Race indéterminée, pacifique voix de basse. Je l’appelais monsieur Bobi. Mais c’était Black, sûrement. Je grandissais, il vieillissait ; moi inquiet de mes douleurs de croissance et lui handicapé par cette maladie qui soude peu à peu les vertèbres. Le jour de mes 10 ans, je lui ai apporté la carcasse du canard. Il n’y a pas touché. Cela faisait des jours qu’il se traînait en piaulant de douleur avec dans les yeux cet éternel sourire, comme pour se faire pardonner. Tiens, je parle comme ma mère.
J’étais un peu triste mais j’ai vite oublié ses souffrances quand le gâteau et les cadeaux sont arrivés. Une boîte de peinture avec des tubes et des pinceaux, justement. J’ai surpris mon père qui chuchotait à mon oncle : » Ce serait bien que tu viennes avec moi. Il est à bout… « Ces simples paroles ont suffi à m’alerter. Le ton ou je ne sais quoi d’impalpable, comme une menace. Je les ai épiés. Ils prenaient effectivement des airs de conspirateurs.
Ils se sont éclipsés, prétextant une réparation sur le tracteur. Mon oncle était mécano. Je les ai vus traverser la cour. Mon père est entré dans le caboin, son refuge. Il est sorti de là avec son étui à fusil et a rejoint l’oncle qui détachait Bobi. Je ne savais pas que la chasse était ouverte.
Ils se sont mis en route lentement pour permettre au chien de les suivre en claudiquant. Ils ont contourné la grange en direction du pré des catelins. Je suis sorti discrètement, bien décidé à ne pas les perdre de vue. J’ai pénétré l’ombre du petit bois qui longe le pré. Ils se dirigeaient vers les fonds, une zone humide, juste avant la forêt. Ils se sont arrêtés près d’un pommier. Je me suis rapproché, toujours à l’abri des taillis. J’ai grimpé sur un vieux chêne, un ancêtre où j’avais construit une petite plate-forme avec des planches de palettes, mon royaume secret à cinq mètres du sol.
Je revois distinctement la scène. Bobi couché aux pieds de mon oncle qui lui parle et le caresse, mon père qui creuse un trou à grands coups de pelle américaine. Les deux hommes se relaient de temps en temps. Enfin ils s’éloignent, mais cette fois à grands pas, en courant presque. Mon père tient son fusil en avant comme pour une charge. Bobi réagit lentement. Il pousse sur ses pattes de devant, lève péniblement son arrière-train. Il avance en brinqueballant vers les hommes, comme il l’a toujours fait.
Mon père l’attend, bien campé sur ses jambes. Il lève son fusil, épaule et tire. Bobi, qui ne se trouve plus qu’à cinq mètres de lui, bascule d’un bloc sur le sol. Moi, je pars à la renverse. Je tombe, renvoyé d’une branche à l’autre avant de toucher le sol. Assommé !
Une douleur fulgurante dans le bras m’a rendu à moi-même un peu plus tard. J’avais la fièvre, l’image de Bobi ensanglanté s’imprimait sur le ciel assombri. La détonation continuait à résonner dans mon crâne. Je me suis relevé. Mon bras pendait le long de mon corps, chaque pas m’arrachait un cri de souffrance. Je me suis laissé tomber à genoux sur la terre fraîchement remuée. La tombe de Bobi, assurément. J’ai pleuré et me suis endormi.
La fraîcheur de la nuit m’a réveillé. Des voix, aux quatre coins de l’horizon s’affolaient en hurlant mon nom. Une torche électrique fouillait la nuit dans ma direction. J’ai rejoint le petit bois en soutenant mon bras brisé, les dents serrées sur ma douleur, mon cauchemar.
Je suis allé me mettre en scène au bas de l’échelle du pigeonnier. Mon évanouissement n’a rien eu de théâtral. Ma mère m’a trouvé là, recroquevillé sur moi, tremblant de fièvre. Combien de soirs me suis-je endormi par la suite en me promettant de venger Bobi ?

- … Jamais, non jamais !
La voix de ma mère me ramène à la réalité. Ma tasse de tisane est vide.

- Comment ça jamais ?

- Jamais plus nous ne reprendrons un chien !
Ma mère reste pensive pendant que je me ressers. Le jour décline. Nous sommes deux silhouettes silencieuses autour de la table de la salle à manger. Si nous ne bougeons pas, l’obscurité, dans quelques minutes, nous aura totalement absorbés, dissous. Demain, notre seule trace en ce monde sera ces deux bols vides sur la toile cirée.

- Dis, m’man ! On ne devrait pas réveiller papa ? Elle est un peu longue sa sieste ? Non ?

- Si tu avais annoncé ta venue, il aurait peut-être fait un effort. Depuis sa grippe, il est tout drôle.

- Comment ça ?

- Il dort presque toute la journée et la nuit il me réveille pour me parler du temps qu’il fait ou de ce qui lui passe par la tête. Hier, il cherchait la chienne pour aller la promener. Il perd la boule. Depuis qu’elle n’est plus là, ça s’aggrave. Quand j’y réfléchis, ça fait partie d’un ensemble. Tu sais qu’il a vendu la voiture. Ça encore, je comprends, je commençais à avoir peur avec lui. En tout cas, c’est pas facile d’aller faire les courses maintenant. Tout l’ennuie. Il ne va plus à la pêche et, tiens-toi bien, il a renoncé à faire son petit tiercé. Je l’ai dans mes jambes jour et nuit !

- Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Tu en as parlé au médecin ? Ça porte un nom ce qu’il a !

- Ah ? Le médecin dit que ça passera. Il lui a donné un somnifère et une autre cochonnerie, pour l’humeur. Ça ne change pas grand-chose, je te garantis !

- Je vais aller voir ça.
Ma mère est incroyable. Nous parlons depuis deux heures de sa chienne comme si c’était le problème le plus important du moment alors que son mari se transforme doucement en légume. Je me dirige vers leur chambre.

- Pas ici. Il dort dans ta chambre.
Je m’arrête un instant, un peu désappointé. J’étais en train de me dire que j’aurais pu rester dormir et examiner la situation d’un peu plus près.
La lampe du couloir ne fonctionne pas, le papier peint en lambeaux m’évoque la peau d’un grand brûlé. C’est aussi réussi qu’un tableau de Raymond Hains. Il fut un temps où le père refaisait une pièce pour moins que ça. Les murs se resserrent sur mon passage. Une pulsation sonore rabote l’air. Je sens la porte de la chambre vibrer quand je tourne la poignée. Mon père dort tout habillé, allongé sur le dos. Il ronfle. Ses lèvres, sous le souffle puissant et régulier de ses expirations, broutent l’air comme celles d’un cheval qui s’ébroue. Il dort tout habillé sous le couvre-lit, silhouette de cachalot échoué. L’éclairage rasant de la lampe de chevet accentue la profondeur de ses rides et la pâleur de son teint. Je pose ma main sur son bras. Les ronflements cessent. Il se retourne dans un concert de craquements et de grincements de ressort. Il continue son somme. Je m’assieds sur une chaise près du lit. Mon ancienne chambre a gardé son atmosphère. Un vrai musée du souvenir, la chambre d’un mort, pieusement conservée en l’état. Je vois mes affiches au mur, la photographie de Modigliani en pied, des reproductions de tableaux : Klee, Matisse, Kandinsky, un tableau nommé Obscurité, Serge Poliakoff et sa composition grise et rouge qui est devenue presque jaune, deux ou trois » carceri « de Piranèse qui m’inspiraient à l’époque, un autoportrait d’Antonin Arthaud. Mes médailles d’athlétisme brillent dans leur vitrine. Tout m’est familier ici, sauf l’ordre entretenu et la présence de mon père dans ce lit trop étroit pour lui. En me retournant, je heurte la lampe de chevet qui clignote et s’éteint. Je n’ai pas le courage de me lever. Les volets ne sont pas fermés. Les lumières de la ville poinçonnent la nuit. Je ne sais plus quoi penser. Je songe à ma maison sur la colline, dans le haut Var. L’amandier en fleur frissonne sous les risées du mistral. Demain matin, il brandira ses fleurs pour faire la nique aux neiges qu’on voit au loin sur les hauteurs du Verdon. Dans la cheminée quelques vieux ceps torturés nourrissent un feu clair entretenu par Marie, ma compagne. Mes parents ignorent son existence et celle de l’enfant qu’elle porte. Tout à l’heure, j’ai laissé geindre ma mère sans l’interrompre, sans lui annoncer la seule nouvelle capable de lui rendre le sourire.
J’appellerai Marie tout à l’heure. Elle me dit qu’elle n’a jamais peur mais je n’aime pas la laisser seule dans cette maison isolée. Un ami voulait nous offrir un chien. Marie était déjà conquise par cette boule de poils qui tétait sa mère. Elle le voyait accompagner l’enfance de notre enfant. J’ai refusé. Catégoriquement.
Je songe au rosier, à ses fleurs jaunes qui dorment dans sa sève. Je les éviterai les jours de pluie. Heureusement, ils sont rares chez nous. Je me demande qu’elle est la durée de vie d’un rosier.
J’entends les pas de ma mère dans le couloir. Je vais réveiller mon père, il a encore du travail à accomplir. Ses mains se souviennent-elles de la taille des rosiers ? Il dort depuis si longtemps. C’est à peine si j’entends sa respiration. Allez, je le secoue. Il émet un râle, claque un peu ses lèvres, entrouvre un œil, me découvre penché sur lui. Il hésite, me sourit. » Il doit être tard, fils, non ? « Je me retiens de lui répondre à quel point. Je l’aide à se remettre debout. Il me malaxe l’épaule de sa grosse poigne en me regardant droit dans les yeux. » Puisque tu es là fiston, on va s’ouvrir une petite bouteille de champ ! Ta mère ne pourra rien dire ! Elle t’a raconté pour Prunelle ? J’ai encore rêvé d’elle tout à l’heure. Ça se passait là-bas, à la ferme, il y avait toute la famille, les vivants, les morts et un autre chien aussi… Tu te souviens du Black ?

- Lequel ?
par Joël Hamm

Joël Hamm est le lauréat cette année du concours de nouvelles organisé par la librairie La Mandragore à Chalon-sur-Saône et dont Le Matricule des anges est partenaire.

Temps de chien (nouvelle de Joël Hamm)
Le Matricule des Anges n°58 , novembre 2004.
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