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Domaine étranger La vie comme traversée

février 2005 | Le Matricule des Anges n°60 | par Sophie Deltin

Dans un récit étincelant de tristesse l’un de ses premiers écrits de 1925 et retrouvé depuis peu, Anna Seghers explore l’intimité de la souffrance d’un enfant et de ses parents confrontés à sa maladie.

Cette nouvelle ne pourrait être qu’une triste et banale histoire de famille dans un milieu marginalisé. Martin Jansen est ouvrier, sa femme, Marie, femme au foyer. Ensemble, ils ont un fils de 7 ans, Jans, autour duquel ils ont construit une image de perfection pour compenser la misère de leur couple et leur vide intérieur. Car c’est seulement grâce à la naissance de Jans que « l’espoir f(ai)t son entrée dans son habit scintillant ». L’existence de l’enfant va colorer la grisaille de leur vie jusqu’au jour où sa maladie subite vient effilocher un à un leurs rêves cousus de fil blanc. Certes, le titre nous a avertis : « Jans va mourir », et comme le cours du fleuve dont Jans et ses amis s’amusent à franchir le pont, le récit semble devoir se déployer sous le signe d’une fatalité rigoureuse. Et si l’écriture elle-même apparaît comme soulevée par une force implacable, un doute persiste pourtant sur la nature de cette maladie : il y avait « parfois,(…) dans le regard éteint de Jans une intention, une expression d’affliction, avec le pressentiment qu’il pourrait bien souffrir d’une tout autre maladie, bien plus mystérieuse que celle dont sa mère se cassait la tête à chercher le nom ». Comme si le corps du fils, rongé par leurs tensions, était devenu la métaphore du couple désuni.
Dans ce texte nimbé d’une ample et poignante mélancolie, Anna Seghers (1900-1983) déploie son talent à la manière d’un peintre. Pour cette fille née à Mayence d’un père antiquaire, et passionnée par l’art hollandais du XVIIe siècle en hommage duquel la romancière, de son vrai nom Netty Reiling, empruntera son pseudonyme l’écriture se veut d’abord mise en scène. Dans une habitation « exiguë » et « sombre » comme « un cercueil », le corps de l’enfant devient le point focal à partir duquel s’organise l’espace : choyé, couvé et sacralisé, il est d’abord objet de compétition d’amour entre les parents. La vie du foyer se trouve ainsi rythmée par l’« éclat ensoleillé » de Jans. Mais l’irruption de la maladie venant contrarier cet ordre défini, il devient ce qui réunit et soude les anciens « ennemis » dans l’adversité. Dès lors, au fil de son dépérissement, sa place « s’étiole » mais encombre de plus en plus, il « se rabougrit » « comme un petit bout de rien » jusqu’à ne plus devenir qu’ « un pauvre petit lumignon » contre le mur. Jusqu’au jour où, transporté dans son fauteuil chez les voisins « comme s’il n’était plus qu’un simple bouton de ce siège », il se trouve littéralement supplanté par un autre corps : celui tout frais et tout neuf d’une petite sœur.
Le récit est construit comme une suite de glissements des regards que chacun porte sur l’autre. Car progressivement, les mots, impuissants, autant que les paroles, étouffées, se perdent. Comme dans cette scène magistrale entre le père et le fils, où le langage devient celui des gestes avortés et des regards esquivés. Ce sont ces voix sans son ni écho que Seghers s’emploie à immobiliser. Toute son écriture semble pénétrée par le poids contenu de la violence d’un cœur douloureux qui a fini par « verrouill(er) » ses émotions à double tour. À l’interstice des phrases voudrait surgir une plainte, un cri mais c’est toujours le silence, la pudeur qui sourd des lignes. Désemparés mais lassés, et surtout pressés de commencer une nouvelle vie, les parents ont l’envie désespérée d’en finir. Mais cette fin qui tarde à venir, il faut la hâter : « Hélas, ce petit Jans pour qui il avait tremblé, dont il avait désespéré, une nuit enfin il l’avait considéré comme perdu, et l’avait laissé partir depuis longtemps pour le cimetière du faubourg oh, la terrible pierre, définitive, sur sa tombe ». Cette abdication prématurée semble alors condamner Jans une seconde fois : de fait, n’est-il pas des renoncements qui tuent plus efficacement que la maladie ?
Nul pathos ni atermoiement pourtant dans cette plongée dans la maladie. S’il est diminué physiquement, Jans parvient à développer une vie intérieure intense et féconde. Dans les affres de la solitude s’opère une sorte de dédoublement entre son corps-malade qui vit dans le temps sa durée concrète, et son imaginaire, qui le déborde dans un non-temps et lui est incommensurable. C’est tout cet espace infinitésimal d’une distance avec soi et avec les autres qu’Anna Seghers vient sonder avec les mots. La scène où il contemple, fasciné, les flocons de neige par la fenêtre, de même celle où il observe un mince rai de lumière oscillant dans l’obscurité, témoignent d’une attention neuve et spécifique sur les choses, celle propre au patient une expression heureuse si l’on pense à l’endurance nécessaire à ce genre d’épreuve qui réussit à faire l’expérience de « la prodigalité de ce monde ». C’est ce paradoxe vécu dans la chair comment la maladie est encore et toujours la vie que Jans va oser jusqu’au bout, dans le salut d’un ultime acquiescement à l’existence.

Jans va mourir, de Anna Seghers
Traduit de l’allemand et postfacé par Hélène Roussel
Le Livre de poche, 92 pages, 4,50

La vie comme traversée Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°60 , février 2005.
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