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Égarés, oubliés Le doute de Minet

février 2005 | Le Matricule des Anges n°60 | par Alfred Eibel

Les livres de Pierre Minet déroulent une longue interrogation sur lui-même. Fasciné par le Paris de l’entre-deux-guerres, il fut le témoin d’une époque dont il demeure l’irremplaçable franc-tireur.

Il serait l’injuste de réduire l’activité de Pierre Minet (1909-1975) à une note biographique telle qu’en présentent les dictionnaires ou le réduire à quelques titres : Circoncision du cœur (E. W. Titus, 1928) et Heures douloureuses (imp. Vavasseur, 1930), un recueil de poèmes, deux romans, L’Homme Mithridate (Gallimard) paru la même année et Histoire d’Eugène (Éditions du Carrefour, 1930). Vingt ans plus tard, en 1947, il publie La Défaite, confessions (Le Sagittaire), ses mémoires, où il raconte sa vie de bohème à Paris à partir de 1926, entre Montmartre et Montparnasse, errant d’un café à l’autre, vivant de cafés crème, de la charité de quelques amis, d’écrivains en mal de reconnaissance, de personnages bizarres, et d’une femme peintre américaine, Lilian Fisk, d’une trentaine d’années son aînée, alors qu’il n’avait que 17 ans. Elle sera son grand amour tumultueux. Lilian l’aide à s’épanouir, le soutient matériellement. Associé au Grand Jeu de René Daumal, Roger-Gilbert Lecomte et Roger Vailland, on l’enferme un peu vite dans ce mouvement proche du surréalisme. En réalité, enfant rebelle à Reims où il est né, il quitte brusquement sa famille pour vivre à Paris. À Reims, il fait la connaissance d’autres, partage leur vision du monde. Il se trouve que ces nouveaux amis vont créer le Grand Jeu. Il publie quelques poèmes dans la revue du même nom qui n’aura que trois numéros. Sa liaison avec Lilian Fisk lui fait prendre conscience que la vie est ailleurs que dans la révolte. Pour écarter toute ambiguïté le concernant, il affirme que son « grand jeu à lui est l’amour ». Il restera toute sa vie un amateur éclairé qui écrit beaucoup pour lui et publie peu. Sa passion pour Beethoven, pour Bach, l’exalte davantage que la littérature. Il en arrive même, dans ses moments de doute, à contester sa vocation d’écrivain. Il s’efforce dans ses livres à faire passer des sentiments dans leur expression presque rudimentaire. Il aurait pu faire sienne cette question fondamentale posée par Georges Bataille dans La Littérature et le mal : « Comment s’attarder à des livres auxquels l’auteur n’a pas été contraint ? » C’est bien à cette question que répondent L’Homme Mithridate, Histoire d’Eugène, La Porte noire (Sagittaire, 1946) et Un héros des abîmes (Belfond, 1985), des romans où le mélodrame se fonde sur l’exaspération, quand la part hystérique enfouie dans ses personnages se manifeste de façon incontrôlée. Cependant, Minet, avec sa manière bien particulière de construire ses livres, n’omet pas l’aspect pédagogique, si bien qu’on est tenté de dire qu’ils doivent quelque chose à Dostoïevski, de par la trivialité des situations. L’amour, le suicide, la part trouble des émotions régissent les rapports entre hommes et femmes. Pierre Minet va à la racine des maux qui nous gouvernent en s’inspirant de son expérience personnelle.
Ce qui a été publié de lui ne représente qu’une part de son œuvre. Il existe une masse non négligeable d’inédits, de notes, de plans de romans, de brouillons, d’ébauches. Ce qui se dégage de cette masse d’écrits est étonnant, une perception rare des êtres et des choses, sans précautions oratoires. Pas de certitude chez La Rochefoucauld, sans la causticité de La Bruyère, sans le platonisme chrétien de Joseph Joubert, sans le détachement frôlant le pessimisme intégral de Cioran. Peut-être rapprocherait-on Pierre Minet d’un Georges Perros dans sa volonté de décrypter le réel. Auteur de portraits remarquables, on pourrait dire qu’il sait percer à jour les individus les plus carapaçonnés. Daumal et Gilbert-Lecomte se voulaient « simplistes », c’est-à-dire être aussi simple que possible, allant jusqu’à une simplicité métaphysique. Pierre Minet a ainsi appris à voir au-delà des apparences.
L’art du portrait est un art difficile. Celui de Pierre Minet s’attache au caractère. D’Arthur Adamov : « L’idéaliste poussé au noir. Tout pour lui est insoluble, tout forcément l’accable. Manque absolu de chance. La déveine. » De Roland de Renéville : « Il avait vraiment de l’étoffe. Il était plus concret que les autres. Beaucoup moins génial, beaucoup moins brillant, mais il avait une force et un jugement qui dépassaient l’ordinaire. » De René Daumal : « C’était un gros garçon, assez engoncé dans ses vêtements, placide, imperturbable. (…) Le tout petit bout de sourire qui sortait de sa physionomie suffisait à lui seul à vous endiabler de bonheur. » De Luc Dietrich : « C’est un homme qui m’a plu et qui m’a déplu. Il était extrêmement chaleureux et de lui se dégageait une sympathie trop voyante en quelque sorte. Il était beau et il était laid. »
D’autres portraits et jugements jalonnent la masse d’écrits de Pierre Minet, parmi lesquels ceux de Max Jacob, Artaud, Follain, Cingria, Paulhan, Sachs. Jugements sévères sur les hommes, les œuvres ; ou affectueux, à l’opposé des jugements expéditifs des frères Goncourt ou des vacheries de Léautaud. Une lucidité trop poussée ? Peut-être. N’affirme-t-il pas que l’effondrement de Hölderlin vient de son excès de perfection ? Chez Pierre Minet domine le doute permanent. Il se demande à tout bout de champ s’il ne s’est pas trompé dans ses choix de vie. Par ces interrogations, il rejoint Amiel écrivant : « Je suis avant tout un caractériel. » Pierre Minet dira : « Je suis un très petit monsieur. Conviction profonde dont il serait vain de discuter. Petit précisément parce que pas grand. Un grand navire, un petit bateau, c’est cela. Et la mer est là ! Toute traversée m’est dangereuse. Ô steamers pailletés, comme je vous envie ! » Nous disons : excès de modestie, grand talent.

Le doute de Minet Par Alfred Eibel
Le Matricule des Anges n°60 , février 2005.
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