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Domaine français À ciel ouvert

mars 2005 | Le Matricule des Anges n°61 | par Thierry Guichard

Le premier roman de Stéphane Audeguy élargit l’horizon habituel de la fiction française. On y chasse les nuages à travers le monde et l’Histoire dans une quête métaphysique et intime.

La Théorie des nuages

Ce n’est pas infaillible, mais quand la première phrase d’un roman vous laisse béant, il y a des chances pour que son auteur ait trouvé sa voix. La première phrase du premier roman de Stéphane Audeguy, né à Tours en 1964, s’apparente à ces languettes rouges grâce auxquelles on ouvre facilement l’emballage d’un fromage, d’un paquet de gâteaux. Vous tirez dessus et c’est tout un monde qui s’ouvre. Elle mêle le détail à l’universel et se clôt par le sentiment métaphysique de la finitude. Une jolie phrase qui plus est, dont on cherchera, deux cent quatre-vingts pages plus loin à saisir la valeur prémonitoire.
Anglophone de formation « pour lire Shakespeare », Stéphane Audeguy a travaillé comme lecteur pendant un an dans une université de Virginie. Avec un ami à l’esprit potache, il a co-réalisé un film : Les 400 coups« l’on voit deux mecs qui se rencontrent pour se mettre des coups avec des aubergines et des tomates. » Retour en France où notre homme joue l’assistant monteur, puis « ne fait rien pendant des années sinon aller au cinéma » passe l’agrégation de Lettres modernes « comme ils disent » et se retrouve aujourd’hui à enseigner le cinéma dans un BTS audiovisuel. L’écrivain a aussi participé à la rédaction collective de La Littérature de A à Z pour laquelle il s’est coltiné tout Sulitzer mais aussi Louis Guilloux. Amateur de littérature anglo-saxonne et de cinéma japonais, c’est tout naturellement qu’on retrouve les deux pays dans son premier roman. Quant à la première phrase, elle lui est venue après qu’une agent littéraire à Londres lui a expliqué qu’il en fallait une. Un poème de Lorca l’a inspiré. La Théorie des nuages commence donc ainsi : « Vers les cinq heures du soir, tous les enfants sont tristes : ils commencent à comprendre ce qu’est le temps ».
Virginie Latour est bibliothécaire. Elle vient d’être détachée de son établissement pour travailler chez le grand couturier japonais Akira Kumo qui souhaite mettre de l’ordre dans sa bibliothèque dressée au dernier étage de son hôtel particulier de la rue Lamarck (Lamarck a tenté une classification des nuages…). Akira Kumo aime lui parler, longuement, en plusieurs épisodes dont l’enchaînement semble, comme les Contes des mille et une nuits, repousser toujours un peu plus l’heure de mourir. Ce dont il parle ? Des nuages. De l’histoire des hommes qui s’en sont préoccupés depuis Luke Howard au début du XIXe siècle. Luke Howard, explique Akira, est le premier à avoir donné une classification des nuages et donc à les nommer. Virginie Latour pourra, tout comme nous, vérifier sur Internet la véracité historique du propos.
Akira Humo collectionne tout ce qui a pu être publié autour de la météorologie. Seul manque à sa collection le mythique Protocole Abercrombie, pièce qui achèverait l’immense puzzle du ciel que le couturier construit. Il a eu d’autres obsessions : les prostituées dont il a collectionné les étreintes. On verra combien les nuages et le sexe des femmes jouent ici leur partition métaphysique. Ce qu’Akira ignore, au début du roman, c’est d’où lui vient ce désir de collectionner tout ce qui a été écrit sur les nuages. En quoi cela le concerne-t-il ? L’homme, né à Hiroshima en 1946 (c’est ainsi d’abord qu’il nous est présenté) n’a cessé de fuir son pays. Pourquoi ? Et que recèle le Protocole Abercrombie ?
« Quand Virginie Latour commence à travailler pour Akira Kumo, elle n’a bien évidemment, de toute sa vie, jamais pensé aux nuages. D’une façon plus générale, comme tout le monde, elle n’a presque jamais pensé ». Elle n’a guère non plus pensé au couple qu’elle forme avec son compagnon, modèle effrayant de l’homme moderne (bière, journal télévisé, absence de doute). En quelques lignes, l’auteur nous offre une des plus réjouissante rupture de la littérature contemporaine. Si, dans ces premières pages, le style de l’auteur, ce détachement face aux personnages, cette absence de psychologie, font penser aux auteurs des Éditions de Minuit (il avoue aimer Echenoz), très rapidement l’horizon du roman va s’ouvrir. On plonge dans l’Angleterre du XIXe siècle, on survole le Japon confronté à la Seconde Guerre mondiale, on pénètre dans d’obscures forêts tropicales : bref, le roman se fait planétaire à courir ainsi après de somptueux nuages. Des sociétés savantes européennes à une femelle orang-outang de Bornéo, on suit des amateurs de science, un peintre portraitiste du ciel, de scientifiques carriéristes, et Abercrombie qui trouvera entre les cuisses des femmes la forme accomplie de ce qu’il cherche. Akira Humo retrouvera la scène initiale de son existence et saisira de quel nuage primitif sa collection est née. C’est au final une histoire contemporaine du monde sous le prisme des nuages et du sexe des femmes qui se dessine en ces pages.
Les phrases du livre s’enroulent parfois en longues périodes aériennes, véritables cumulonimbus syntaxiques, ou au contraire claquent sèches et courtes tels des cirrus de narration. On trouve des éclairs aussi, images saisissantes, comme celle de ces soldats de Napoléon pris dans l’hiver russe et qui « tombent d’un coup, morts sur les routes, dans un bruit de fagots. » Ou encore cette veuve qui assiste à une conférence, « frémissante comme une terrine en gelée. » On en reprendrait bien.

La Théorie
des nuages

Stéphane Audeguy
Gallimard
289 pages, 19,90

À ciel ouvert Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°61 , mars 2005.
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