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Domaine étranger Le funambule divagant

mai 2005 | Le Matricule des Anges n°63 | par Richard Blin

Prosateur discret, Robert Walser (1878-1956) avait l’art d’enfermer son lecteur dans le labyrinthe d’un faux bavardage.

Singularité de l’œuvre, identité floue, marginalité, désir d’effacement font de Robert Walser une sorte d’étranger qui pour devenir grand a choisi d’être petit. Né dans une famille marquée par la folie de sa mère et d’un de ses frères, le jeune commis aux écritures se met à écrire assez rapidement avant de se confronter, à Munich puis à Berlin, à la littérature de son temps. Mais sa vie vraiment littéraire durera peu, de 1907 à 1909, le temps de publier trois romans Les Enfants Tanner, Le Commis, L’Institut Benjamenta et de voir ses poèmes et ses proses brèves paraître dans toute la presse germanophone. Mais la Première Guerre mondiale lui fera perdre le contact avec le public allemand. De retour en Suisse, à Bienne, sa ville natale, il connaît une vie matérielle difficile tout en en composant plusieurs livres, dont Seeland (1920) est le plus important. Sous un titre qui renvoie à la région « des trois lacs », au sud-ouest de Bienne, sont réunies « six rêveries d’un nouveau promeneur solitaire » (Marion Graf). Six textes qui, pour être enracinés dans des lieux précis, délimitent la circonférence d’un espace intérieur où vient se diffracter la substance mouvante du monde. La promenade qui fait le titre du plus célèbre des textes ici retenus en est la condition, le modèle et l’emblème. « Me promener, je le dois afin d’y trouver une stimulation vitale et de conserver mes liens avec le monde ». « Chaque promenade abonde en phénomènes précieux pour les yeux et la sensibilité. (…) Sans la promenade et la contemplation de la nature qui lui est liée, sans cette exploration aussi délicieuse qu’instructive, qui me dispense sa fraîcheur inépuisable et son injonction continuelle, je me sens comme perdu, et je le suis effectivement ».
Promenades sans cesse recommencées, flâneries quasi circulaires qui nourrissent l’écriture, lui donnent son rythme et son allure, en font une manière d’être et de se perdre. Robert Walser glisse à la surface de l’univers comme il glisse d’une pensée à l’autre, sans transition, au hasard des rencontres, des « choses vues », des impulsions du dehors ou du dedans. Parole vagabonde nous entraînant dans le roulis incessant des sensations envahissant toute la conscience. Parole d’une liberté souveraine faisant son miel du petit théâtre du quotidien, du pur apparaître, des paysages, d’un détail. « Une ou deux dames en jupes prodigieuses de brièveté et aux bottines ahurissantes de hauteur, d’étroitesse, de finesse, d’élégance, de souplesse, de couleur, se font remarquer aussi bien que n’importe quoi d’autre ». Une façon de dériver dans le sensible, entre d’inconciliables contraires (ville/campagne, solitude/amour, richesse/beauté…), d’atteindre aussi à la beauté du monde, de se fondre en elle. « La terre devenait un rêve ; j’étais moi-même devenu quelque chose d’intérieur et j’errais comme à l’intérieur de quelque chose d’intérieur. Tout extérieur était perdu et tout ce qui jusque-là avait été compréhensible était à présent incompréhensible ».
Passion pour un présent muable et capricieux, mélange d’oisiveté et de soumission, d’euphorie ou de mélancolie, de texte en train de s’écrire et d’ironie radicale (« Si leur beauté passée, se disait-il, avait le pouvoir bien connu de rendre les femmes intéressantes, alors pourquoi pas les chapeaux, pour changer un peu ? »), l’écriture, chez Walser, relève de la jubilation de celui qui n’a plus rien à perdre. Mélange de désinvolture et d’affectation, de digressions et d’apostrophes à lui-même ou à son lecteur (ne serait-ce que pour le prier d’excuser certaines « longueurs, largeurs et ampleurs » ), la prose de Walser est à l’image de la musique d’une âme. Celle d’une sorte d’être flottant qui aurait largué les amarres et dériverait à l’écart, entre réalisme magique et désespoir bouffon. En 1933, il est interné contre sa volonté. Pendant 24 ans il va se taire, mais continuera à se promener, exécutant par ailleurs le travail réservé aux malades de l’établissement, en fabriquant, par exemple, des sacs en papier… Jusqu’au jour de Noël 1956 où il succombera dans la neige, à une crise cardiaque, lors de ce qui devait être sa dernière promenade.

Seeland
Robert Walser
Traduit de l’allemand par Marion Graf
Éditions Zoé, 220 pages, 18,05

Le funambule divagant Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°63 , mai 2005.
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