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Domaine étranger Les passés recomposés

mai 2005 | Le Matricule des Anges n°63 | par Sophie Deltin

La culpabilité se transmet-elle ? Rachel Seiffert revisite la « chambre noire » de tout un peuple, qui ne cesse de porter son poids d’ombre sur les (sur)vivants et les générations futures. Sans complaisance.

La Chambre noire

Quand je regarde des photographies ou des films documentaires datant de la guerre, il me semble que c’est de là que je viens, pour ainsi dire, et que tombe sur moi, venue de là-bas, venue de cette ère d’atrocités que je n’ai pas vécue, une ombre à laquelle je n’arriverai jamais à me soustraire tout à fait ». Ces mots écrits par le grand romancier W.G. Sebald, fils d’un officier de la Wehrmacht, auraient pu être mis en exergue du roman qui marque l’entrée en écriture de Rachel Seiffert, jeune auteur australo-allemand vivant aujourd’hui à Berlin. Placés sous le signe du passage et de la trace laissée matérielle et psychique par les crimes nazis, les trois récits qui composent le roman sont travaillés par le spectre d’une mémoire à reconquérir. Et à l’instar de cet instant où, dans le travail photographique, l’on voit apparaître sur le papier, des ombres de la réalité sortir du néant pour prendre peu à peu consistance, l’écriture de la romancière veut agir à la façon d’un révélateur. Elle nous propose ainsi trois clichés de l’Allemagne saisis à trois moments différenciés : Helmut, fervent partisan du Führer, frustré d’avoir été réformé à l’armée à cause d’un handicap, apprend la guerre à travers son appareil photographique ; Lore, une fillette dont les parents sont faits prisonniers de guerre, se voit chargée de ramener dans la débâcle de l’après-guerre, ses frères et sœur à Hambourg ; et Micha, petit-fils d’un ancien SS, qui contre l’avis de sa famille, part à la recherche de preuves sur les exactions commises par son grand-père. Assurément, l’originalité du roman tient à ces perspectives narratives privilégiées : car si tous sont a priori des héritiers du camp des « bourreaux », une vulnérabilité douce et secrète s’empare pourtant de ces personnages, qui restent décalés mentalement ou temporellement par rapport à lui. Personne n’est vierge de l’Holocauste, nous dit Seiffert, même ceux qui n’ont pas directement participé à l’ignominie enfants et petits-enfants compris. Et cette perte inamissible de l’innocence, il faut savoir l’accepter. Afin de ne pas « rester toute sa vie dans des ruines ».
Dans chaque récit, le thème de la photographie est là pour matérialiser un lien spécifique avec l’Histoire. C’est d’abord un système de protection et de compensation dans lequel Helmut en vient à se réfugier, littéralement. Car en vivant la guerre par objectif interposé à travers un Berlin bientôt à feu et à sang, il substitue peu à peu au vif de la réalité un ersatz d’images entièrement coupées d’elle un état d’aliénation qui pousse le déni jusque dans le grotesque. Comme si l’objectif, en faisant écran, avait fini par anesthésier en lui tout sens et toute réaction morale face aux abominations dont il est le témoin.
Mais les photos sont aussi le moyen par lequel la vérité peut se faire connaître. C’est ce que décrit le périple poignant et cruel de Lore dans une Allemagne dévastée et divisée en quatre zones. Trop petite pour « savoir », elle essaie néanmoins de percer bribe par bribe les secrets de famille et de recomposer les lambeaux de réalité. Comment comprendre les photos d’objets entassés et d’ « hommes-squelettes » qu’elle découvre ? Ne sont-elles, comme on le lui dit, qu’une « mise en scène » sordide montée avec des « acteurs » américains, et où « ceux qui ont l’air le plus mort de tous » ne sont que « des mannequins de cire »… ?
Ce cheminement de la vérité au grand jour, Micha l’entreprend aussi à sa manière. Accablé par la découverte de l’implication de son grand-père dans les massacres nazis en Biélorussie, il refuse de « s’épargner » le prix de la vérité. Entre anamnèse et réminiscence, sa quête se déploie dans sa véritable dimension d’investigation : car pour revenir sur le passé, ne faut-il pas précisément le remonter à la trace (vestigium) c’est-à-dire « scruter » ses empreintes et ses images ?
Les photos fonctionnent surtout comme le support et le témoin d’une généalogie familiale. Pièces à conviction d’une filiation honteuse, Lore finira par enterrer ces preuves compromettantes. Mais elles restent aussi les dépositaires d’une mémoire impassible d’un secret impossible à leur arracher. Subtilement Seiffert décrit alors comment les personnages se confrontent douloureusement à une image brouillée, devenue opaque et conflictuelle, de leurs aînés. Et bien sûr d’eux-mêmes.
La réussite du roman est bien là : dans le souffle d’une écriture qui tente de « faire parler » un passé voué à se pétrifier, tout en contrecarrant les stratégies défensives qui accompagnent le fardeau du crime : « silence » qui troue les récits familiaux, dénégation ou minoration de culpabilité… Comme si le temps retrouvé de la fiction littéraire pouvait seul re- « tricoter les mailles » de la mémoire et en redessiner la trame.

Sophie Deltin

La Chambre noire
Rachel Seiffert
Traduit de l’anglais par Bernard Cohen
10/18, 368 pages, 8,50

Les passés recomposés Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°63 , mai 2005.
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