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Domaine étranger Le chant du cygne

septembre 2005 | Le Matricule des Anges n°66 | par Thierry Guinhut

À travers un récit testamentaire qui prend aussi la forme d’un voyage mystique, Juan Goytisolo livre depuis Marrakech un émouvant adieu à la vie.

Et quand le rideau tombe

Il faut bien, à un écrivain né en 1931, imaginer sa disparition. Surtout lorsque son épouse aimée a rejoint le grand inconnu. Ce chant élégiaque d’un des plus importants écrivains espagnols contemporains est un grand moment autobiographique, tourné vers le passé, mais avec une étonnante dimension prospective.
Car Goytisolo nous a déjà livré deux volumes de son autobiographie. Chasse gardée et Les Royaumes déchirés racontaient son enfance dans une Barcelone secouée par la guerre civile, puis sa formation d’écrivain menacé par la censure franquiste, au point qu’il dut s’exiler en France pour y trouver la liberté d’écriture et de publication. Plus tard, son intérêt pour la culture arabe le conduisit vers les rivages du Maghreb, ce qui explique qu’il écrive Et quand le rideau tombe depuis un Marrakech magnifié. Là où il retrouve l’une des racines longtemps camouflée de la culture espagnole : le castillan n’héberge-t-il pas trois mille mots venus de l’arabe ? Cervantès n’usa-t-il pas d’un imaginaire auteur arabe pour son Don Quichotte ?
Par un habile artifice narratif, notre écrivain vieillissant, d’abord présenté grâce à la troisième personne du récit, s’adresse à lui-même à la seconde personne : ce « tu » est celui d’une remise en cause, d’un jugement dernier. À ce dédoublement entre le narrateur et une sorte de démiurge insistant, s’ajoute l’ombre muette de la femme aimée. Est-ce une « démence sénile » ? Perte de sommeil, cauchemars, « régression » vers les souvenirs enfouis, désarroi de se trouver ne pas être le premier à « quitter la scène » ? Le voilà revisitant son enfance, la demeure familiale défigurée, ses incursions vers une liberté qui « ne se trouvait que dans les livres », rêvant de populations entières marchant « vers le bord de la falaise »… Malgré « l’idée chimérique d’une transcendance », c’est en lisant Tolstoï, qu’il entend une voix l’apostropher, celle « de celui qui affirmait, en riant, être à la fois, le créateur et le créé ». Cet étrange démon inventé par l’homme lui souffle : « Crois-tu qu’il peut exister, non pas une simple tribu, mais une de ces sociétés que vous appelez modernes ou postmodernes dépourvue de toute croyance irrationnelle ou fantastique ? » Constatant la cruauté des utopies qui ont cru éradiquer cette dimension de l’humanité (« le prophète-harangueur à barbichette et le despote à moustaches de cafard ») il rappelle « l’égalité devant la mort » distribuée par « le Scélérat », ce « machiniste » de la vie et du cosmos qui vient le tutoyer « quand le rideau tombe »
Enfin, il s’aventure jusqu’aux berges de la mystique, d’un au-delà, imaginant, comme Tolstoï qui en fit son dernier acte de liberté avant la mort, une fuite vers les montagnes, un taxi collectif vers le silence jusqu’à se faire déposer dans un nulle part désertique… S’il n’en meurt pas, l’expérience sonne comme un abandon de plus des biens de ce monde.
Dommage que cet émouvant chant du cygne soit entaché de quelques indignités en forme de clichés : cet « embouteillage provoqué par la Mercédès d’un bourgeois à gueule d’enfoiré », comme si un pauvre de surcroît affligé d’un tel faciès d’ « enfoiré » ne pouvait susciter un embouteillage avec sa charrette à âne… De même, lorsqu’il proclame : « le monde allait à sa perte » et en appelle à un « despote un tant soit peu lucide » qui « aurait enfin l’honnêteté et le courage de le proclamer, et de stériliser une bonne fois la totalité de ses sujets », n’a-t-il pas le dégoût et l’égoïsme de celui que sa fin proche conduit à souhaiter celle du monde qui l’entoure ?
Pourtant c’est bien là un beau récit testamentaire : « Lui-même n’était pas la somme de ses livres, il en était la soustraction ». Si l’homme en vient à douter de sa cohérence et prévoir son proche effacement, l’écrivain se fait plus humain, plus vrai, plus lyrique et plus éblouissant que jamais.

Et quand le rideau tombe
Juan Goytisolo
Traduit de l’espagnol
par Aline Schulman
Fayard
154 pages, 13

Le chant du cygne Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°66 , septembre 2005.
LMDA PDF n°66
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