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Entendu à la radio Voix

juin 2006 | Le Matricule des Anges n°74 | par Antoine Emaz

Dans un entretien avec Jean Clair, le chorégraphe Daniel Dobbels insiste sur le « tremblement », la nécessité du trouble, de l’incertitude, sous peine de passer à un système qui ne pourra être que totalitaire et destructeur. D’accord. L’artiste n’est pas celui qui édicte, mais plutôt celui qui dit les fissures, les failles, les questions qui blessent et animent les vies, tant personnelles que sociales. Cela n’empêche ni la conviction ni l’action, mais elles sont risquées, et non pas assénées. Ce que le XXe a rendu impossible, c’est la position du poète-prophète à la Hugo, inspiré visionnaire. Cette idée de « tremblement » me plaît parce qu’elle place l’artiste dans une dialectique je sais/je ne sais pas qui en recouvre une autre, j’ai appris/je découvre… Acceptons le tremblement.

Par hasard, et pas sur France-Musique, une émission sur Glenn Gould. J’y apprends qu’il était considéré comme un cinglé, qu’il se trempait les avant-bras dans l’eau chaude vingt minutes avant de jouer… Légende ? Reste que la comparaison avec Jimmy Hendrix me semble tout à fait juste. Ce sont des virtuoses radicaux ; ils veulent entendre de leurs mains ce qu’ils entendent dans leurs têtes. C’est peut-être la définition d’un style. Et sur un plan sonore, on ne peut s’y tromper, comme lorsqu’on reconnaît d’entrée une voix au téléphone. Dès le début des variations Goldberg, c’est Gould, cette espèce de piqué rond… de la même façon qu’il y a chez Hendrix une façon de plaquer et de laisser réverbérer le son, qui signe Star sprangled banner. Ce n’est pas une autre langue, juste une façon unique de parler. Et on reste devant le poste à se dire : c’est dingue… parce qu’il n’y a pas de demi-mesure dans leur son, on prend ou on laisse, le tout.

Un ténor d’origine mexicaine, Rolando Villazon. Très beaux extraits de Traviata et autres airs, en français, montrant un toucher de voix assez subtil. Mais c’est le bonhomme qui me retient : son net refus du « ça, je sais déjà faire ». Nécessité d’oxygéner, d’apprendre par le détour et le risque, sans s’installer dans une rente. Il insiste aussi sur le travail de la voix pour arriver au « naturel » (cf. Pascal et le style). Quand on lui demande qui l’a aidé dans son trajet, il répond de suite sa femme et un prêtre, avec simplicité. J’aime bien que les artistes reconnaissent qu’ils ne sont pas des champignons nés en une nuit. « Tout chanteur d’opéra devrait aller à l’intérieur de lui-même ; il faut savoir où prendre en soi pour donner. » Son rire, très direct, franc. Chaque jour, trois temps distincts de lecture : littérature, livres techniques et spiritualité au sens large. Ultime question : « Ce qui vous importe ? » Réponse : « La vie, la vie, la passion ! »

Maurice Nadeau, à Surpris par la nuit. Étonnante vitalité de cet homme de 95 ans qui a vu passer ce qui importait en littérature ces cinquante dernières années. « Ça va vite, les générations. » Il explique ainsi la naissance de la Quinzaine : « ce qui manquait (aux autres journaux) c’était l’écoute des auteurs plutôt que des éditeurs. » Après explication du travail en équipe, son humilité mesurée : « Il nous arrive quand même de manquer des choses. » Et pour terminer, son humour : « y’a vingt ans, on battait de l’aile, et maintenant, on bat des deux ailes… »

Tout arrive. Entretien avec Edward Bond. Je suis frappé par la proximité entre ce qu’il dit du théâtre, et la poésie. « Il faut créer à nouveau ce que c’est qu’être humain, il faut oser être humain. » Il insiste sur l’enfance et le point de départ très simple d’une création : « on part toujours de choses qui sont petites et immédiates, et dès qu’on ouvre ces choses élémentaires, d’énormes problèmes émergent. » La création vraie me semble toujours naître de quelque chose de primaire, de primal ; ensuite seulement viennent l’élaboration, la pensée, le savoir-faire, la mesure… Un peu plus tard : « beaucoup de langages sont des échos de ce qui ne peut être dit. » D’où, pour Bond, la place centrale de l’acteur en ce qu’il incarne, au-delà de son dire. « Il est très important de se souvenir du temps où nous n’étions pas encore dans la grammaire. »

La rumeur du monde, avec Colombani, Casanova et Duhamel. J’aime bien cette émission qui ne cherche pas le brillant, mais travaille à clarifier, mettre en perspective historique, proposer questions et solutions éventuelles. À partir de Clearstream, et des crises antérieures, impression de pourrissement profond, d’indécence et de dégoût. L’homme mis au pouvoir par le peuple a des devoirs vis-à-vis de celui-ci : Chirac aurait dû démissionner après l’échec du référendum sur l’Europe. Il avait à cette occasion dépassé son seuil d’incompétence, et une retraite dorée en Corrèze lui aurait permis d’éviter un accident vasculaire, de soigner sa surdité, et de profiter de la cuisine de Bernadette… Par les temps qui courent, on finit par se demander qui ressemble à « des moules accrochées au rocher », pour reprendre la poétique comparaison iodée de DdV…

Voix Par Antoine Emaz
Le Matricule des Anges n°74 , juin 2006.
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