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Entendu à la radio Voix

février 2007 | Le Matricule des Anges n°80 | par Antoine Emaz

Veinstein. La revue Fusées pour un dossier Pennequin. Illustration avec une archive sonore : la lecture de Binôme, par l’auteur. Assez étonné : on dirait qu’il n’y a rien sauf un arrangement sonore et combinatoire de langue, donc ça devrait sonner creux, et non, ça sonne plein. Comme si les mots étaient la porte de sortie et la barrière, ce qui permet et interdit, dans le même temps. Joseph Guglielmi, ensuite, pour son Carnet de nul retour : « Pas de hiérarchie des mots », « Il faut désacraliser la poésie, mais ça, c’est une prétention énorme. »

Émission comparant Mizoguchi, Ozu, Narusé. Je ne connaissais pas ce dernier cinéaste, mais ce qui en est dit, une sorte de morale du « tenir contre » me donne envie de découvrir. Je n’ai jamais cru que l’on pouvait importer la profondeur d’une culture ; on importe (illusoirement) des formes, le haïku par exemple. Par contre, je crois possible l’adjacence, ou l’éclairage de biais : ici, par exemple, la pesanteur de la loi sociale, en même temps que sa nécessité. Il est évident que je ne peux comprendre ce qu’un japonais entend par « loi » ; par contre la réverbération de cette notion me donne à penser, à repenser, non pour imiter, mais seulement pour décaler un peu, faire boiter la pensée, et voir où elle va, boitant, main tendue.

Velter dialogue avec Danièle Robert sur Ovide, à propos des lettres d’amour et d’exil. La lecture du texte d’envoi de son « petit livre », alors qu’il est exilé par décision d’Auguste est émouvante et bizarrement moderne. Cela donne vraiment envie de revenir à ces textes, empoussiérés par de pénibles versions latines, et qui retrouvent ici une forme de vigueur, de verdeur, au-delà des figures imposées de la poésie d’époque. J’aime quand la radio décape et donne à entendre, neuve, une parole rouillée par le temps ou venue de trop loin dans l’espace.

J’ai raté le début de l’émission sur le dernier N° de Balmoral, et sur Venaille, mais je pique dans la nuit cette phrase de P. Beck à propos de son « journal » : « Sentir que l’on mène une vie générale, ce n’est pas du tout facile à vivre. »

« muraille, pas plus loin »… On entend le côté giflé de Beckett ; il y a cette force toujours bouleversante non par l’intonation de l’acteur mais par le nu du texte même, sans honte, cette parole ramenant rasante au peu qui reste. « Chaque syllabe a son importance, ou peut l’avoir. »

Le directeur du cinéma Saint-André-des-Arts : « Je crois qu’il y a toujours des gens pareils que moi. Ma programmation sur des années ressemble à un autoportrait. »
On interroge un vieil homme, André Gorz, sur son livre Lettre à D. Il veut régler des mensonges, des incompréhensions sur ce qu’il a vécu, et sur un livre Le Traître où apparaissait un personnage féminin qui était/n’était pas celui de sa femme. Bel éloge amoureux, à 80 ans passés. On demande à l’épouse si elle veut répondre à cette « lettre » : « Répondre à lui, oui écrire, non. »

Duras. Émission prise en cours de route : à ce que je comprends, des archives de l’IMEC, des brouillons, des journaux… ont été triés et ont donné lieu à une publication chez POL. Lecture par une comédienne ou bien c’est la voix de Duras, bien plus jeune non, comédienne. Etonnant relief de cette parole, alors que j’écoute des textes écrits sans but de publication ou sonorisation, sans au-delà qu’un rapport intime plume-page. Tout le texte n’est pas « phrasé » Duras, si on veut. Mais c’est étrange comment, au bout de quelques minutes d’écoute, je savais qu’il s’agissait d’elle, alors que je ne pouvais connaître les textes. Une façon de plier la langue, à la fois autoritaire et douloureuse, qui signe de l’intérieur la page, sans que ce soit maniérisme.

Bonne émission de Jean Lebrun dans un « quartier » de Marseille. Analyses calmes, posées, exemptes des clichés habituels. Très intéressante présence d’habitants, de « Gérard », le directeur du centre Emmaüs, de divers « compagnons ». Cela ne rassure pas à bon compte, mais c’est prendre le problème par le bon bout : celui du faire et de l’espoir, malgré tout.

« Au XVIIe, la durée moyenne de vie était de 35 ans. » Port-Royal et Rancé, la Trappe…. C’est drôle de faire une telle émission en cette période plutôt marquée par les festivités et la débauche alimentaire. Mais j’aime bien cette époque où l’on se posait radicalement la question de ce que vaut une vie. Je ne vais pas pratiquer pour autant les exercices spirituels ou la mortification, mais ramener cette question au centre me paraît sain. Cela me renvoie aux peintures de « vanités » ; elles invitent à considérer ce qu’on peut faire le temps d’une vie d’homme, forcément limitée, bien plus qu’à larmoyer ou rancir en pénitence. Rêvons un peu : commander à un artiste contemporain une « vanité », un crâne de 5x5 mètres ; puis l’exposer à demeure sur les grilles du palais de l’Elysée, immanquable à l’entrée, comme à la sortie…

Voix Par Antoine Emaz
Le Matricule des Anges n°80 , février 2007.
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