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Entendu à la radio Voix

avril 2007 | Le Matricule des Anges n°82 | par Antoine Emaz

Florian Henckel von Donnersmarck, à propos de son film La vie des autres : « Vis-à-vis d’une dictature, un adulte est comme un enfant. » Il a été témoin, à huit ans, de l’interrogatoire de sa mère, dévêtue, durant trois heures, au poste frontière de Berlin. « Cette peur a informé mon film, mais il n’est pas construit là-dessus. » « Les nazis n’écoutaient pas Brahms, ils écoutaient la mathématique de cette musique, non son âme. » Tout au long de l’émission, cette impression d’entendre penser un artiste, un cinéaste d’une étonnante maturité pour un premier film. Il parle directement en français, explique clairement des choix techniques : « Il y avait à l’est nettement moins de rouge et moins de bleu qu’à l’ouest. Avec la chef décoratrice, j’ai donc supprimé ces deux couleurs, ou bien je les ai remplacées par des couleurs proches : le vert pour le bleu, l’orange pour le rouge… Donc ce n’est pas vraiment vrai, réaliste, mais pour les gens, cela correspond à ce qu’ils ont en mémoire. » Brecht, un être « moralement flexible ». C’est un plaisir d’entendre une intelligence nuancée, capable d’analyser les contradictions, et de faire preuve d’humour.

22.02.07. Journée à Science-Po sur l’avenir du livre. On entend le ministre le matin, le président du CNL le midi ; on parle d’urgence, de réflexion globale, de table ronde, de chaîne du livre, d’aide importante nécessaire… Mais je n’entends pas Olivier Cadiot parler d’Al Dante, et en quatre heures d’émission, personne n’a eu l’idée d’inviter Farrago pour demander à Jean-Pierre Boyer son analyse du naufrage après plus de vingt ans de travail et un catalogue impressionnant. Rien non plus sur toute cette famille éditoriale qui est la mienne : Obsidiane, Le Temps qu’il fait, L’idée bleue, Brémond, Cadex, Tarabuste, Comp’Act… Impression de gâchis : ce qui aurait été une bonne occasion d’analyser une crise profonde du livre et de la littérature, des éditeurs et des libraires, en reste à un plan de restructuration assez vague mais dont on pressent qu’il favorisera les grosses structures parisiennes aux dépens des plus fragiles, alors qu’elles portent une grande part de la recherche. Ce n’est pas seulement dommage, c’est idiot de méconnaître qu’un poète ou un éditeur de littérature ne peut exister que dans le temps long. Que cette évidence ne convienne pas à la logique des gestionnaires, on peut le comprendre, mais à forcer sur le court terme rentable, on aura bientôt beaucoup de très bons gestionnaires mais plus guère de littérature neuve à gérer.

« Nous avons l’ouïe basse », et Veinstein décline la différence entre écouter et entendre, avec de très beaux appuis sur Celan et Nelly Sachs, ou Bachelard à propos de la radio : « des liens secrets qui passent par des voix sans visage ». Veinstein parle de l’incarnation d’une voix à la radio, de la présence qu’elle porte. Je ne sais pas exactement le statut de ce monologue, j’ai pris l’émission en route, peut-être une conférence… « Le chant a-t-il encore une chance d’émerger dans la cacophonie qu’est devenu le réel ? » Le « chant », je ne sais pas, mais j’entends très bien sa défense d’une certaine idée de France-Culture et de la radio, alors que « l’atmosphère de nos jours sent la hache ». Au-delà d’une défense de son émission, j’entends son refus de l’« extinction des voix » et l’affirmation du sens que peut avoir le mot culture à la radio.

Mort de Jean-Pierre Vernant et rediffusion de sa conférence sur l’Odyssée, faite à Aubervilliers. Son talent de conteur, sa façon de ne jamais se perdre dans l’intellect mais toujours de laisser affleurer l’analyse, la compréhension profonde du texte pour notre temps, et de façon plus personnelle, pour lui, en fonction d’une fin qu’il sait prochaine. Emouvante pudeur. Après les applaudissements, « Vous avez compris à ma voix qu’il est temps que les vieux aillent au dodo. » Sommeil du juste, pas de doute.

« J’étais né pour ces mots que j’ai dits : »Mon amour« … » La diction de l’acteur est affectée, le lyrisme d’Aragon l’est également, mais il y a bien une façon de toujours trop dire le poème, alors qu’il ne demande ici que son presque silence de mots écrits sur la page, ou l’atonie d’un petit matin gris, pluvieux, sur Paris, quand on se demande ce qui retient et si l’on ne s’est pas trompé de vie sans voir. Ce devrait être un murmure, non un texte proféré.

Émission sur Calaferte. Je me souviens d’une rencontre chez Tarabuste : « Ah non, ne me dites pas que vous aimez mes livres ! » Entrée en matière qui décape… Le témoignage de Pierre Drachline est à la fois juste et amical : « Il a senti, dès les années 80, combien ce pays allait mal », ou encore : « Jusqu’au bout, Calaferte aura été cet enfant qui regarde les adultes ». Il y a bien une révolte foncière, radicale, devant l’injustice et le faux-semblant. Drachline cite encore le journal de Calaferte, en 1991 : « On écrit pour crever, camarades ! » Rien de plus clair, et « Que ce monde de merde parte en bouillie multicolore ! » Une écriture et un trajet de vie irrécupérables.

Voix Par Antoine Emaz
Le Matricule des Anges n°82 , avril 2007.
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