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Domaine français Entre deux voix

juin 2006 | Le Matricule des Anges n°74 | par Benoît Legemble

La Forme intermédiaire

De Silvia Baron Supervielle, on peut dire qu’elle n’en est pas à ses premiers faits d’armes. Depuis son arrivée à Paris en 1961 et la publication de ses premiers poèmes en 1973 dans la revue Les Lettres Nouvelles de Maurice Nadeau, on compte dans sa bibliographie pas moins de neufs recueils de poèmes, six récits et romans, des nouvelles et plus d’une quinzaine de traductions. Écrivain prolixe donc, mais aussi polyvalent comme le prouvent ces incessants allers-retours entre les disciplines et les langues. C’est que son origine la confronte très tôt à l’épreuve du double, elle qui est née à Buenos-Aires d’un père argentin francophone et d’une mère uruguayenne. Cette expérience du tiraillement, elle la prolongera d’ailleurs à travers la traduction en français des œuvres d’Alejandra Pizarnik (dès 1986 avec Les Travaux et les Nuits, réédité depuis chez Actes Sud), mais aussi de Borges, Silvina Ocampo, Macedonio Fernández ou encore Thérèse d’Avila. L’entreprise marche également dans l’autre sens, lorsqu’elle traduit Les Charités d’Alcippe et le théâtre de Marguerite Yourcenar vers l’espagnol, au cours des années 80. Le rôle de « passeur », d’intermédiaire généralement dévolu au traducteur prend chez elle tout son sens.
Cette fonction médiatrice se retrouve d’ailleurs dans son nouveau roman, La Forme intermédiaire. Elle constitue la clé de voûte de ce récit situé à mi-chemin entre poésie et prose, réalité et fiction. L’équivoque est volontaire et constante, à l’image de ce narrateur qui s’impose comme l’alter ego de Manuel, mais dont on ne connaît pas vraiment le statut à l’intérieur de l’œuvre. Moi et lui donc, c’est-à-dire deux voix qui s’entremêlent et parfois se confondent. Ou plus précisément : moi comme transcripteur des émotions de lui. Il est aussi question d’une idylle avortée entre Manuel et Rebeca, d’un incendie amoureux qui n’est contournable que par l’écriture. Biologiste et éditeur passionné de chevaux, ce dernier se lance dans une enquête sur l’espèce barbare qui prend la forme d’un palimpseste sur l’origine. Ses recherches amèneront leur lot de réminiscences. Épisodes extirpés du fond de la mémoire, ils conduisent le narrateur à s’interroger sur l’impossibilité de fixer cet âge d’or de l’enfance où l’homme et la monture ne font qu’un, de même qu’en tant qu’adulte Manuel doit apprendre à faire le deuil de sa relation avec la comédienne dont il est épris. Son discours stigmatise l’aliénation amoureuse, quand il souligne : « Je suis né lorsque Rebeca prononça mon nom ». Mais peut-on accéder à l’unité symbiotique lorsqu’on est deux ? Qu’est-ce qui relève de l’amour inconditionnel ou du fantasme projeté sur l’autre ? Les interrogations fusent. Manuel sait en fait que tout est joué d’avance : « J’aurais voulu te garder éternellement. Mais, dès que je te vis, je sus que j’allais te perdre, non parce que tu ne m’aimais pas, mais parce que je t’avais imaginée. Ton apparence correspondait à mon rêve, mais pas toi. » Pourtant, c’est bien cette langue amoureuse qui fait l’objet d’une quête effrénée celle du nunc stans, de l’instant d’éternité comme expérience proche de l’extase justifiant l’entreprise d’écriture dans un combat pour la vie : « J’écris pour qu’elle (la mort) n’approche pas ». Il s’agit d’accepter le partage d’ombre et de lumière rencontré dans chaque homme et dans chaque chose narrée : « Je, c’est lui, c’est moi, c’est nous. Confluences et ruptures. Un jour nous sommes à la fenêtre de la clarté, un jour à celle des ténèbres. » Les pronoms s’entrecroisent, laissant affleurer l’identité problématique de l’écrivain. À la fois Jekyll et Hyde, il est soumis au danger de se faire chasser de son œuvre par ses personnages, tel le narrateur dont le statut est compromis lorsque Manuel devient à son tour écrivain à la fin du roman.
Enfin nous ne pouvons passer sous silence la présence tutélaire de Montaigne. Elle domine l’œuvre avec ces épigraphes qui ouvrent chacun des cinquante-trois chapitres. Des citations qui s’inscrivent comme des pistes de lecture afin de dire l’essence du texte. La voix de l’humaniste appuie ainsi celle du narrateur pour justifier son projet : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage ». En s’appropriant ces mots extraits des Essais, Baron Supervielle va jusqu’à saisir la source même de son inspiration : éclairer une œuvre par une autre, montrer comment deux cultures, deux disciplines se complètent et cherchent à fusionner. Si l’ensemble de sa production semble régi par l’obsession du mouvement, celle-ci ne fait pourtant sens que dans la mesure où « l’écriture retisse l’amour ». Éviter l’inertie, telle pourrait bien être la fonction de cette forme intermédiaire, de ce va-et-vient prosodique qui tend à rythmer l’absence en attendant « que la disparition se change en apparition ».

Benoît Legemble

La Forme intermédiaire
Silvia Baron Supervielle
Seuil, 229 pages, 16

Entre deux voix Par Benoît Legemble
Le Matricule des Anges n°74 , juin 2006.
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