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Domaine français Au revoir Docteur

juillet 2006 | Le Matricule des Anges n°75 | par Lucie Clair

Recueil posthume en kaléidoscope de l’enfant-vieillard des bords de Saône, ou le monde de Jacques Chauviré dans sa quintessence, le réel sans l’ombre d’une concession.

Le vieux monsieur », comme le nommait avec un tendre respect Gilles Ortlieb, n’aura pas eu le temps de voir paraître ce recueil de nouvelles. Il les avait, comme beaucoup de ses écrits depuis le début des années 1980, gardées sans oser les montrer, à quelques exceptions près : deux d’entre elles, tirées à 200 exemplaires, étaient parues rassemblées sous le titre Rurales à la Maison du Livre de Pérouges en 1985, deux autres furent accueillies par la revue Théodore Balmoral. Il fallut sans doute la fraternité du poète, et l’encouragement du succès d’Elisa, en 2003, pour lui redonner le goût de donner à lire : Gilles Ortlieb fut son dernier lecteur, Camus avait été son premier. Sous l’impulsion de l’amitié, Jacques Chauviré, à 88 ans, se remit à écrire. Massacre en septembre sont ces pages, lues, accueillies, avec toute l’attention de la reconnaissance, et redirigées vers les éditions du Temps qu’il fait. Quelques nouvelles rassemblant le dernier souffle de Chauviré, ses derniers coups de griffes coups de gueule aussi bien dans son style, en apparence assourdis par un ton policé, un petit rien de désuet, mais pas de quartier contre la bêtise, la lâcheté, les aménagements ordinaires des uns et des autres avec la cruauté, ou l’indifférence ou les deux à la fois. Et parfois ce rire, clair et simple d’un enfant au timbre insolent comme le descendant d’un bâtard du Maréchal Suchet reprenant « Le Bâton… » de son aïeul ou rire en coin, fou-rire intérieur de l’adulte face au grotesque, même et surtout quand l’heure est grave ainsi pour « La consultation », cette visite simultanée de trois échelons de la hiérarchie médicale au chevet d’une malade campagnarde, mignardises de mandarins et potins, sourde compétition de palpé sur le ventre de la patiente, hésitations, félicitations, ronds de jambe et civilités. Il y a parfois dans ses pages des saveurs de plats oubliées. Mais il serait réducteur de ramener Chauviré à des ambiances datées. Certes, on y trouve l’époque « où la France était une nation de paysans, où les instituteurs enseignaient aux enfants l’histoire de leur pays et de leur province », celle surtout, mais pas seulement, des années d’après-guerre la Grande ou la terrible, des paysages rustiques et sereins : « Le village, entre Dômbes et Saône, n’abritait que trois cents âmes. Des ruisseaux couraient sur ses pentes. Des troupeaux paissaient de grasses prairies. Les toits des fermes étaient de tuiles romaines. » Mais par ces descriptions bucoliques, ce qu’il nous lègue, c’est son art des vignettes, sa capacité à révéler délicatement les arcanes de l’esprit humain, de les invoquer par le biais de situations qui peuvent être lues aussi comme des faits divers, des bribes de romans policiers (« Quatorze juillet 1989 ») où « chacun baigne dans le bruit qui lui-même se fond dans la chaleur au point de lui devenir consubstantiel dans l’inconfort. »
L’inconfort d’être placé face au réel, sans masque, car il y avait chez Chauviré le vrai courage d’écrire des choses qui ne font pas (seulement) plaisir à lire. La première nouvelle, « Massacre en septembre », est un de ces récits réalistes qui tord les tripes, tirés des observations du médecin de campagne qu’il était et de sa connaissance des vacheries de l’humain. Métier astreignant et facteur d’angoisse tant la solitude et le combat contre la maladie renvoyaient l’homme à son refus de la mort et au désespoir mais métier fertile, qui nourrissait sa force d’écrire, sa révolte. Il s’était exprimé sur le sujet au cours des entretiens de ces dernières années. Il n’a pourtant jamais su mieux le faire qu’au travers de ces personnages pris sur le vif de leurs peurs, de leurs hésitations et de leurs renoncements, et mieux encore à travers l’humour dont il ne se départit jamais même dans ce rêve traqué (et non truqué comme une malencontreuse coquille en couverture le dit) du « Voyage » où la description des bureaux de Gallimard l’éditeur premier, n’est pas sans rappeler les tableaux de Delvaux ou le texte de Michon, écrit en 2003 sur le même objet (à l’occasion des rencontres au Lieu Unique de Nantes autour du lecteur) : « Au premier étage s’ouvre une multitude de couloirs dont les uns et les autres sont séparés par quelques marches si bien qu’aucun ne se trouve au même niveau que son voisin. (…) Quelques visages apparaissent décapités dans l’encadrement des portes entrebâillées. (…) Par mégarde nous entrons dans une salle où sont assis autour d’une grande table ovale quelques personnes, hommes et femmes. Ils boivent du vin rouge en croquant quelques biscuits qu’ils piochent dans une grande boîte de fer blanc. Ils parlent entre eux. Ils aimeraient que nous prenions un verre avec eux. Nous refusons. A juste raison, me semble-t-il. On y juge. »
Chauviré lui n’a jamais jugé cette humanité qu’il a soignée, guérie, accompagnée à sa mort, et dont il fut le témoin alerte, même si parfois attristé. C’est bien aussi pour cela qu’il échappe à tout jugement quand on le lit pour ne laisser place qu’à l’admiration, l’estime, pour un grand monsieur qui nous a quittés.

Lucie Clair

Massacre en septembre
Jacques Chauviré
Le Temps qu’il fait, 206 pages, 21

Au revoir Docteur Par Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°75 , juillet 2006.
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