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Entretiens L’envers du décor

novembre 2006 | Le Matricule des Anges n°78 | par Lucie Clair

Sous le regard perçant d’une jeune femme libre, et avec l’aide inattendue d’une armée d’ombres, les femmes de Beyrouth cherchent à renaître.

L' Armoire des ombres

Une femme aux abois, poursuivie par une propriétaire avide, exhortée par une amie militante qui a pour but d’écrire « un manuel sur l’art d’être femme en Orient », consent à se présenter à un casting pour un rôle dans une pièce de théâtre d’un auteur renommé. Pour obtenir le rendez-vous avec le metteur en scène, une seule condition : laisser son ombre au vestiaire. Préalable révoltant, douloureux, déchirant. Vivre sans son ombre, sans cette partie qui la définit peut-être mieux encore que sa chair, laisser à portée de tous ce prolongement de soi vaporeux, fluide, mouvant, cette dimension qui danse sur les murs longés par le corps, l’actrice s’y refuse, se débat, puis forcée d’accepter, obtient par là même le rôle. « Une ombre, ça commence par vous prolonger, puis très vite ça vous double » argumentent les videurs du théâtre. Par cette métaphore première, mise en abîme du double, variation autour de la féminité, du désir, des forces vitales, L’Armoire des ombres transpose la fantaisie d’Hofmannsthal et sa quête merveilleuse de fertilité, dans un décor inversé Beyrouth en proie à un réveil constamment différé, ville fantôme, espace vidé dans lequel errent les ombres de manifestants vindicatifs et vains, lieu sans cadre, sans frontières, à moins que celles-ci ne soient tout entières contenues dans l’armoire, seule protagoniste de la pièce de théâtre qui se joue chaque soir, dans laquelle sont empilées des ombres. Et puisqu’il n’y a pas de direction scénique précise, la jeune actrice n’a d’autre choix que de les en extraire.
La première est celle de la mère, bien sûr, « toute pliée », et qu’il faut lisser, défroisser, mère aux angoisses turgescentes, se défiant des ombres en talons contre les murs, mère honteuse de sa fille trop libérée comme tant d’autres autour du bassin méditerranéen ne supportant pas les allures délurées de leur progéniture. Puis viennent d’autres femmes, d’autres destins, Léna et son mariage détruit par sa phobie de la mort, Greta et le tapin comme seul échappatoire au viol, Mona battue, répudiée, toutes emportées dans un récit échevelé, où réel et imaginaire s’entrelacent à perdre haleine, dans une quête de vitalité et d’absolu, dans une exigence d’être qui ne laisse aucune place aux compromis mais encore moins au libre-arbitre. Femmes enfermées dans un carcan social au profit des hommes et de leur misogynie. Cloîtrées, réduites au statut d’ombres dans une armoire aux frontières incertaines, qui se dilate, tant le monde paraît, en cours de lecture, peuplé d’ombres et seulement d’elles, un monde réduit aux dimensions d’une armoire vide, sur une scène vide. Écheveau de visions d’ombres, d’où la vitalité cherche à jaillir à tout prix, à corps et à cri aussi, car dans ce monde confiné, oppressant l’amour n’a pas de place, ou vire à l’absurde « Tu ne comprendras donc jamais que je ne veux pas t’aimer, même en t’aimant » hurle Erik à la narratrice avant de la quitter.
Certains clichés ne sont pas exclus de ce premier...

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