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Poches Les mémoires d’un îlien

janvier 2007 | Le Matricule des Anges n°79 | par Jérôme Goude

Mêlant huis clos familial et chronique(s) insulaire(s), le Guernesiais Gerald Basil Edwards (1899-1976) compose de façon oblique une variation dense et subtile sur le thème de l’écriture et de l’exil.

Si Max Brod contrevient au geste destructeur posthume de Franz Kafka, Mrs Snell ne rompt pas le serment qui la lie à son locataire G.B. Edwards. Quelques heures seulement après la disparition de cet auteur méconnu, le 29 décembre 1976, elle se consacre à un autodafé immémorable. Premier volet de ce qui aurait dû constituer une trilogie romanesque, Sarnia échappe à ce mystérieux holocauste grâce au concours antérieur des dédicataires Edward et Lisa Chaney. Lecteurs enthousiastes du récit-confession du très peu orthodoxe Ebenezer Le Page (le titre original de l’œuvre est The Book of Ebenezer Le Page), ces derniers exhortent G.B. Edwards à publier. De son vivant, l’écrivain guernesiais se heurte au refus d’éditeurs rétifs tant à la forme complexe qu’au ton un tantinet patoisant du roman. Bien qu’étant d’un abord difficile, Sarnia convainc insensiblement.
Il y a déjà ce nom latin de Guernesey, Sarnia, qui recèle une énergie poétique évocatoire certaine, et dont la rémanence ensorcelle : « Guernesey, Guernesey, Garnsai, Sarnia, qu’ils disent. Enfin, moi, je ne sais pas trop. Plus je vieillis et plus j’apprends, plus je sais que je ne sais rien, moi. » Puis il y a surtout cet octogénaire ingambe qui, en dépit de ce qu’il affirme, est lourd d’un savoir doux-amer à transmettre : « Quelquefois le samedi soir, quand j’allume la lampe et m’assieds pour écrire mon livre car c’est surtout le samedi soir que j’écris, pas un mot sensé ne me vient à l’esprit, seulement des chansons, des chansons, des chansons. » Du haut de son rocher, de ce « rocher qui chante », lieu séculaire matriciel, Ebenezer Le Page égrène ses souvenirs. Ancêtre de l’île volontiers hâbleur et secret, il ne lui faut pas moins de « trois gros cahiers » pour consigner la somme de ses vicissitudes existentielles, trois cahiers au sein desquels histoire personnelle et histoire collective s’enchâssent.
La structure du roman répond de façon mimétique au geste scriptural d’Ebenezer Le Page : trois parties correspondent aux trois cahiers dont le contenu embrasse trois grandes périodes de la vie de ce paysan-pêcheur jalonnée de bonheurs furtifs et de deuils inconsolables. Enfance et jeunesse sont évoquées dans le premier cahier. Ebenezer y relate la mort prématurée de son père au cours de la guerre des Boers, le rigorisme religieux de sa mère et les querelles incessantes qui opposent ses deux tantes, Hetty et Pressy. Mais ce qui retient davantage l’attention, c’est l’amitié trouble qui l’unit à Jim, mort clandestinement lors de la Première Guerre mondiale, dont le souvenir est vivace : « Si je me lève d’entre les morts et que je sache qui je suis, c’est Jim que je veux retrouver. » Outre les affres de l’occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale, le marché noir et les actes isolés de résistance, la seconde partie du roman est consacrée pour l’essentiel à la figure très attachante de Raymond, mystique incompris et homosexuel rongé par la honte. Observateur impuissant, Ebenezer ne peut que déplorer la détresse psychique de son cousin : « Je pense que c’est à ce moment-là que quelque chose a craqué dans le cerveau de Raymond. » Malgré la découverte de filiations trop romanesques et une épiphanie contradictoire, l’ultime cahier tisse des significations qui sondent la part secrète de l’œuvre. Quand il s’agit de parler de lui-même, du plus intime, ce mémorialiste prolixe est paradoxalement moins disert : « Tous les gens que j’ai le plus aimés dans ma vie ont toujours été à l’opposé de moi-même. Jim, Liza, Raymond, Tabitha, mon oncle Nat ; aucun d’entre eux n’était mesquin ; mais si on veut savoir la vérité, j’ai toujours eu un côté mesquin, moi. J’ai toujours gardé quelque chose en réserve, toujours veillé à ne pas prendre de risques. » Misanthrope râlant contre le progrès et la « maladie » du tourisme, misogyne se flattant d’avoir « souvent couru le guilledou », Ebenezer Le Page sort de sa « réserve » et part à la recherche d’un « héritier valable » qu’il rencontre en la personne de Neville Falla, ex-voyou reconverti dans la peinture contemplative.
Peu enclin à l’altruisme, Ebenezer Le Page nourrit très longtemps une avarice matérielle et sentimentale. D’un côté, il cache ses « souverains en or » et dans un « pied-du-cauche » et dans une « cassette » qu’il enterre ; de l’autre, il se garde d’exprimer ses sentiments à Liza Quéripel, la seule femme qu’il ait aimée. Pourtant, ce curieux Harpagon consent in fine à se déprendre de ses quelques biens terrestres et de ses trois cahiers en les léguant à Neville Falla. En filigrane, à travers les voiles multiples dont Ebenezer se pare, percent le sentiment irrévocable de la perte, de la séparation, son deuil impossible mais nécessaire : « Un grand fossé s’est creusé entre la génération actuelle et la mienne. Je voudrais pouvoir le combler ; mais c’est trop espérer. » Le lecteur peut ainsi, sans verser dans l’exégèse sainte-beuvienne, établir un lien entre le vieil îlien et l’auteur, tous deux exilés, l’un de son passé l’autre de sa Terre natale.
Sarnia n’est donc pas une œuvre descriptive louant les vertus exotiques de Guernesey. Sarnia n’est pas non plus le pendant de L’Archipel de la Manche de Victor Hugo. C’est une œuvre empreinte d’une mélancolie clairvoyante qui invoque la muse élégiaque. Et ce peut-être parce que l’écriture est inexorablement exilée de son objet, de l’objet de son désir, quel que soit le nom qu’il revêt, Liza, Sarnia…

Sarnia
G. B. Edwards
Traduit de l’anglais
par Janine Hérisson
Points Seuil
635 pages, 8,50

Les mémoires d’un îlien Par Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°79 , janvier 2007.
LMDA PDF n°79
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