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Poésie Épingler le vent

janvier 2007 | Le Matricule des Anges n°79 | par Emmanuel Laugier

La poésie de Jean-Baptiste de Seynes se reconnaît à l’oreille. Sa tonalité rauque, sa violence pulsive, son ironie et ce qu’elle déplace dans la syntaxe, en font l’une des plus vivantes parmi celle qui s’écrit aujourd’hui.

Nuit et jour, vivant suivant (vent, une étude 3)

1. Il y a l’arbre, 2 : Âge poreux, Vif, Leçon d’adieu, 3 : Nuit et jour, vivant suivant : ces cinq livres, écrits sur vingt ans, se concentrent autour d’une étude sur le vent. Comme si le poème n’était, déjà, face à l’homme, qu’une sorte de baudruche, du vent, du rien, quelque chose qui ne tient pas une minute face à la dure réalité rugueuse… Certes, et la question est « tour à tour creusé(e), et creusant, l’épineuse » (Vif) tourne inlassablement dans la langue de son auteur. Cela tient à sa patience, à ce qui doit être lentement senti, et passé dans des mots, dans un espace ouvert pour eux. Le poème de Jean-Baptiste de Seynes rompt ses élans en déboîtant sa grammaire dans des suites heurtées ; et s’il peut parfois jouer sur la littéralité d’un propos, d’une sensation, s’appuyer ou butter contre la plus simple des choses ( « du nuage, pour nommer le nuage, peut-être » ), il s’élabore toujours dans une torsion qui maintient la langue vivante. Il s’agit en somme qu’il nous saute au visage, telles ces « lèvres palpant le noir du cellulaire dont il se hante,/ vise-le parler dis-tu/ où je souffle sur la page pour détourner mes cendres / (…) parlementer avec sa bouche/ qui lui revient en/pleine figure » (Nuit et jour…). Écrire, chez Jean-Baptiste de Seynes, serait interroger « je ne sais quelle vie soliloquée au/ tesson », noter, « à la minimale du carnet », ce dehors « du vent, du visage// par l’un jusqu’à l’autre passer, », quand il n’y a que « cassants éclats des choses, buis, sel, signes hors socle ». Telle est son expérience de vérité.

Nuit et jour, vivant suivant, sous-titré « Vent, une étude III », achève un cycle d’écriture, lancé en 1986 avec Il y a l’arbre, aujourd’hui réédité. Qu’est-ce qui vous a conduit à rassembler ces livres sous ce titre général ?
Je préfère le mot de parcours à celui de cycle, lequel suppose effectivement un achèvement, que le terme, l’idée d’« étude », toujours ouverte, pourrait venir contredire. Quant au titre général, il est issu, anecdotiquement, d’un poème écrit il y a bien longtemps et passé à la trappe. N’ont survécu que ces trois mots. Pourquoi continuent-ils à me parler ? Pour ce qu’ils ne me révèlent pas encore, sans doute. Le poème jeté l’a sûrement été parce qu’ils n’avaient plus rien à dire au-delà de ses ingrédients. Ensuite, ce vent… toutes les raisons et références peuvent y être rapportées, et il y en a depuis l’Ecclésiaste ! sans que ça ne conclut rien. J’aime le vent, simplement… Par ailleurs, ça a peut-être à voir avec le poème lui-même, l’insaisissable poème. Insaisissable puisque le suivant si jamais il y en a un ! jamais ne pourra se reposer sur le précédent. Et pourtant, insaisissablement encore, quelque chose s’articule, un livre, plusieurs. Quelque chose veut prendre forme ou simplement tenter de passer. Le vent n’a pas de forme, mais il en dessine une, momentanément, aux choses qu’il traverse. J’en entends, de ce vent, le son jusque dans le mot d’« étude », un son long, profond, presque une note tenue de shakuhashi un instrument à vent !

Mais que vouliez-vous cerner par cette étude ?
Là encore, cerner, non, ouvrir au contraire, puisque les choses s’agrandissent, s’approfondissent à mesure qu’il semble qu’on s’en rapproche. Une des possibles lectures mais un poème rejette d’avance ce type d’explication et réclame d’être lu, respiré à tous les niveaux qu’on veut serait de parler d’une lente remontée du temps mot substituable, pourquoi pas, à celui de vent où histoire d’un individu et histoire humaine se mêlent parmi celle de la langue qui en soi cherche ses tenants et aboutissants, parfois par rafales. Une langue dont il a fallu qu’un jour elle nous apprenne la beauté du monde et notre disparition. C’est là une connaissance à savourer lentement.… L’étrange poème de Coleridge, The rhyme of the ancient mariner, où passe Life-in-Death, peut-être un invariant de tout poème, tend vers cette phrase qu’on dirait tirée de l’Ecclésiaste : A sadder and a wiser man… Qui augmente sa science augmente sa douleur. Tout le corps de soi, éclats d’instants, lente mémoire, tente de remonter jusqu’à une langue qui serait enfin en mesure de saisir un présent, grave de tout ce qui fut traversé, mais gardant en même temps fraîcheur d’élan.

Votre écriture n’hésite pas à casser la syntaxe, à la brusquer jusqu’à empêcher toute réelle narration, ou pensée… Est-ce une suspicion des leurres du langage et des discours conceptuels qui vous conduit à ce travail de sape ?
Il est vrai que je me méfie d’un certain type de narration, d’un certain type de pensée en poésie, c’est-à-dire une pensée qui ne découlerait pas des éléments propres du poème, une pensée rapportée philosophique, religieuse, militante, tout ce que vous voulez. Rappelez-vous cette incise de Rimbaud : « vous qui aimez dans l’écrivain l’absence des facultés descriptives ou instructives… » une déflagration après laquelle, d’un certain paysage poétique, il ne reste pas grand-chose… à part l’essentiel : que le poème se façonne ses propres moyens, son propre mode de pensée etc. ; et dans une espèce de filiation par l’essentiel, ces mots de Reverdy : « La poésie qui m’explique, la poésie qui me raconte, la poésie qui me sermonne, la poésie qui me confie, m’assomme », ou encore ceci : « Le sujet, planche pourrie du poème… », et « tout le reste n’est que dégorgement de vers. J’ai horreur des vers ». Plus de filets de sécurité ! C’est vrai qu’une fois qu’on s’est débarrassé de tout cet encombrement-là, commence le vrai travail. Je ne casse rien ! Au contraire, je suis ébloui par les ressources infinies de la syntaxe, de la phrase, et je reste à l’affût de ce qui, à tel ou tel moment, est susceptible de la faire vivre : la phrase ! Aujourd’hui tellement inconnue ! C’est tout ce qui m’intéresse. On peut citer par exemple la lettre de Proust à Mme Strauss, disant quelque chose comme « la seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer » etc. On croirait entendre Céline ! La phrase vivante, ça ne veut rien dire. Et pourtant… Ben Jonson parlant de Shakespeare, Büchner, Emily Dickinson, Hopkins, Hölderlin, Plath… tous utilisent ce mot qui ne veut rien dire vivant pour dire si un poème est ou n’est pas.

Dans Nuit et jour, vivant suivant, vous inventez à plusieurs reprises des jeux de mots, créez des néologismes, comme si la puissance sonore du langage vous séduisait davantage aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce nouvel élément dans votre poésie ?
Je ne goûte guère le jeu de mots, les petites combinatoires, les clins d’œil linguistico-conceptuels. Toute cette intelligence, qui mendie son public, ne m’intéresse pas. Si j’y ai cédé, c’est que je cherchais peut-être à ce que se joue là le petit théâtre, tellement énigmatique, de la rature. Un lieu très profond, où quelque chose de soi, presque animal, sent, flaire, sait que ça ne va pas, rature, et de ce trait fait nouvel horizon, un lieu où tout peut se confondre, où la pensée va très vite, ignore toute retenue, procède par glissements, associations etc. ; tentative paradoxale que de vouloir écrire du cœur de la rature, et peut-être pas probante ; j’en ai gardé ces quelques pages. Et il est vrai qu’ignorer la nature sonore du mot, qui pourtant joue un tel rôle, qui semble même parfois détenir une vérité qu’on n’a pas sur le mot lui-même, et qui nous le fait choisir plutôt qu’un autre, oui, ignorer cette chair-là de la langue, cette matérialité d’un monde qui parfois tinte dans tel ou tel mot, me semblerait étrange… On se donne pour avancer d’étranges disciplines, venues du très profond de soi, et qui parfois ne veulent pas céder pendant des années, qui ressortissent à une cuisine une façon de cuisiner très intime. Et puis soudain, un verrou éclate, telle discipline tombe comme peau morte, on sent comme un souffle de liberté, qu’on a tellement peu décidé !, une brèche est ouverte. Surtout saisir l’occasion par les cheveux ! puisqu’elle est, comme chacun sait, chauve par-derrière…

Des éléments de l’histoire humaine, en revanche, dont la Préhistoire dans Âge poreux, par exemple, des fragments relatifs à la relation de l’homme à sa communauté, à la société, sont disséminés dans le poème. Y a-t-il chez vous un souci de la poésie épique ?
Il n’y a en tout cas pas le souci d’un « genre » quelconque, auquel on déciderait de se raccrocher, qu’on se donnerait comme tutelle, cadre, légitimité, je ne sais trop quoi ; on invente pas à pas ses propres outils, sa façon de poser le pied.… Épique, c’est comme lyrique, ça recouvre tout et rien, ce sont des dénominations d’école qui, en plein vent, ne tiennent pas longtemps. Souci de l’autre, en revanche… oui, disons-le comme ça, mais parce que l’autre est un je, nous avons partie liée, et comme la physique paraît-il est la même ici au plus proche et aux confins de l’univers, avec cet autre, sous ses dehors différents, nous partageons… chercher quoi, alors ! Et puis nous sommes, à une minute près, contemporains d’hommes comme Mandelstam, Chalamov, Celan, Antelme… pour prendre des êtres qui ont un visage (et pour la phrase, bien sûr, qu’ils sont parvenus à écrire) ; c’est aussi qu’ils ont le visage du plus anonyme, c’est-à-dire notre visage commun.

Dans votre dernier livre, le 11 septembre (Post-scriptum à Babel) est d’ailleurs nommé, mais dans une perspective qui va radicalement contre un traitement de l’événement tel qu’on a pu le voir dans les médias. Qu’est-ce que le poème affronte par ce détour, presque abstrait, de l’événement ?
Lui-même, bien sûr, et toujours. À dire vrai, la première page de ce poème est initialement issue d’une impression laissée par une exposition sur le Yémen.… poème écarté, oublié jusqu’à ce que tout d’un coup il resurgisse par le biais de cet événement… c’est dire que les voies du poème sont détournées… Il y a un décryptage politique de cet événement tout un chacun a le sien, le mien vaut celui d’un autre, et peut être formulé par quelqu’un d’autre ; mais le poème vit de sa propre vie ou bien il est mort. Il concentre un nombre incalculable d’éléments, et par exemple, dans ce poème, plus que la vision des tours s’écroulant, l’odeur du nuage de fumée le lendemain dans les rues le traverse, qui m’a traversé. Le poème accueille jusqu’aux coïncidences : ce lendemain, me promenant dans les rues d’une ville déserte, je trouve, étrangement, une librairie ouverte, puis ouvrant un livre au hasard, je tombe sur cette citation de Poe, « while from a proud tower in the town/ Death looks gigantically down »… ; c’est lui, le poème, qui décide ; il sait, en règle générale, bien mieux que moi ; la volonté anecdotique vieillit la première, tombe au profit d’un autre lieu que celui de la relation factuelle, sentimentale, politique, toujours imprégnée de la bêtise, ou de l’intelligence, ambiantes ; Bush et le Pape sont des ogres terrifiants dont l’humanité va périr ? Fort bien, nous le disons, nous agissons, autre part, autrement mais le poème reste à faire.

N’y a-t-il, dans ce détour, un risque à voir le poème devenir totalement hermétique ?
« Ces choses qu’ils connaissent, je leur apprendrai/ A les nommer choses obscures » dit Hofmannsthal quelque part.…

Il semble, d’ailleurs, que vous évitez toute anecdote, autobiographique ou littéralement extraite du quotidien, dans votre démarche. Pourquoi ?
Chose impossible que de ne pas partir du matériau proche, le plus proche ! Ma vie personnelle passe évidemment dans chaque poème, mais peut-être de telle façon qu’un inconnu puisse s’y reconnaître. Je dis quelque part que l’anecdote doit être ensevelie vive ensevelie, oui ; et rester vive.

Propos recueillis par Emmanuel Laugier

Jean-Baptiste de Seynes
Nuit et jour, vivant suivant
et Il y a l’arbre
Obsidiane, 160 et 80 p., 15 et 14

Épingler le vent Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°79 , janvier 2007.