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Intemporels Un parricide russe

avril 2007 | Le Matricule des Anges n°82 | par Didier Garcia

Dans « Petersbourg », l’écrivain Andréi Biély (1880-1934) évoque les balbutiements de la révolution d’Octobre. Un livre monstre.

De Petersbourg, on ressort sonné. Hébété. Comme si l’on revenait de très loin. Ou comme si l’on avait craint de ne jamais revenir. Ou comme si ce roman, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait un roman, mais pas tout à fait autre chose non plus, possédait d’étranges pouvoirs.
Que s’y passe-t-il au juste ? Si l’on s’en tient aux faits, presque rien (ici, pas de harcèlement : le lecteur a les coudées franches, et même s’il faisait l’économie d’une centaine de pages, il ne perdrait rien de l’intrigue). Un matin, on surprend Apollon Apollonovitch Abléoukov au sortir de son lit ; il est alors 9h30, quelque part dans une Saint-Pétersbourg qui n’est pas encore devenue Petrograd. Manifestement, cet homme-là est sénateur, ce qui ne l’empêche pas de jouir longuement de la quadrangularité de certaines parois, et de s’apaiser à la seule pensée d’un carré. Peu après son petit déjeuner, il croise en ville un inconnu portant un baluchon ; quelques heures plus tard, le baluchon est secrètement confié à Nicolas, le propre fils du sénateur ; sa mère lui remet ensuite une lettre qui le glace d’effroi (cela fait deux ans qu’elle a quitté le domicile familial au bras d’un Italien, mais à l’évidence ces deux années ne sont pour rien dans la terreur de Nicolas). On apprend alors qu’il s’est engagé, naguère, en faveur d’un acte politique d’envergure, et qu’on attend désormais qu’il passe à l’action (en l’occurrence qu’il tue son père, à l’aide de la bombe dissimulée dans le baluchon). Pendant de nombreuses pages, chacun vit, plus ou moins bien, les heures qui précèdent l’attentat : le vieux sénateur profite de cette pause narrative pour dépoussiérer sa bibliothèque ; ailleurs, un meurtre est commis (mais pas le parricide attendu) ; quant à Nicolas, il se demande à quel saint se vouer (au chapitre sixième, il déclare brusquement qu’il ne fera rien, mais revient aussitôt à ses atermoiements)… À vingt pages de la fin, un terrible coup de théâtre vient secouer une intrigue qui se perd dans ses propres méandres : la bombe a disparu. On a alors droit à une devinette lourde et méchante d’Apollon, du type si je prends un Colombien, comment s’appellera sa femme ? Une Colombine (heureusement pour le lecteur, il s’agit de la dernière). On assiste même aux retrouvailles entre Nicolas et sa mère. On voit le fils se jeter à ses genoux, et la mère abondamment sangloter (c’est beau, vif, et riche de grands élans poétiques). Pour finir (la bombe a explosé, mais personne ne semble véritablement mort), on se retrouve à Carthage. Au total, il ne se sera pas écoulé beaucoup plus que 24 heures…
On ne sait trop comment ce roman parvient à son terme. Ce qui est certain, c’est qu’entre chaque minuscule événement, les esprits ont travaillé : « Pesants comme du plomb, les jeux cérébraux ont lentement cheminé sur un cercle fermé, laborieusement, inexorablement tracé par nous-même, au cours de ces vingt-quatre heures ». Ils ont même réussi à troubler celui du lecteur, qui doute vraiment d’avoir tout saisi ; pire encore : qui se demande s’il n’a pas raté l’essentiel (et peut-être est-ce pour ce genre de raison que Nabokov a lu quatre fois ce roman).
Pseudonyme de Boris Bougaev, Andréi Biély ne manque pas de lettres de noblesse. Il a été salué par Mandelstam, et Nabokov, dans son panthéon personnel, l’a placé immédiatement après Joyce et Kafka. Paru en 1916, Petersbourg est un livre inclassable. Tout juste peut-on dire qu’il s’agit d’une épopée délirante, loufoque, grotesque, parfois à la limite du carnavalesque ; le plus souvent, elle est simplement monstrueuse. Ici, dans cette Petersbourg où la révolution d’Octobre se prépare (il souffle en effet sur la ville un vent qui n’annonce rien de serein : menace de grève générale, démissions dans le gouvernement), ça grouille, ça fourmille. Porté par des phrases folles, on parcourt la ville à cent à l’heure, et le stylo-caméra de Biély passe sur les choses sans jamais s’arrêter ; il lui arrive même de trembler, sortir du cadre, explorer les consciences des uns, l’inconscient des autres, et promener un œil prophétique sur l’Union Soviétique…
Ceux qui ont misé sur lui ne s’y sont pas trompés : Andréi Biély est un moderne. Son roman semble avoir fait la synthèse de toute l’histoire du roman : il a la truculence d’un Rabelais (sans oublier ses innombrables fantaisies lexicales), le décousu d’un Laurence Sterne, et la capacité d’introspection d’un Joyce. Comme s’il ne lui suffisait pas d’être moderne, Biély se permet de singer les procédés du siècle précédent, assaisonnant çà et là son récit d’interventions du narrateur : « Nous n’en sommes qu’au début, mais je dois interrompre le fil de mon récit, afin de présenter au lecteur le lieu de l’action d’un certain drame » (à ce moment-là, il ne s’est encore absolument rien passé !). On sent bien sûr que tout n’y est pas à prendre au pied de la lettre, et qu’il faudra revenir s’y frotter pour démêler le faux du vrai. Mais Biély aura réussi à plonger son lecteur dans l’irrationnel pur, là où la cohérence s’effondre. Et à lui maintenir la tête sous l’eau.

Petersbourg
Andréi Biély
Traduit du russe
par Jacques Catteau
et Georges Nivat
L’Âge d’homme
376 pages, 23

Un parricide russe Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°82 , avril 2007.
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