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L'Anachronique La lettre à Juliette

juin 2007 | Le Matricule des Anges n°84 | par Éric Holder

Juliette, de Paris, me dit :

- C’est fatigant, tes chroniques à propos du Médoc. Trouve autre chose, à la fin.
Dominique, de Courbevoie, quant à lui :

- J’aime bien, cela fait une fenêtre ouverte au milieu des livres.
Qui convient-il de remercier ? Juliette pour sa franchise, ou Dominique de sa bienveillance ? Glissons plutôt le bras sous celui de Dominique. Satisfaire le mécontent, chère Juliette, assombrit le tempérament.
Surtout que « Les fourriers d’Eté sont venus », selon les mots de Charles, duc d’Orléans. Depuis un moment déjà, les feuilles des hauts peupliers montrent leurs dessous dans le vent. L’aubépine endimanche les haies. Les roses baissent la tête, passé l’orgie. Le rouge-queue émigré d’Afrique vole sur place à l’entrée de son nid comme un colibri. Nourrir ses enfants semble à chaque fois le laisser perplexe. L’odeur mielleuse du pin le dispute à celle, plus fauve, de l’acacia. Les fougères, qui ont poussé à hauteur de poitrine, abritent des entremêlements de bois qui mettront l’été à sécher.
Juin, mois qui, entre tous, s’apprête à nous filer entre les doigts. Chaque jour en compte pourtant trois le matin, la journée, la soirée. À Budapest, l’île Marguerite se remplit d’amoureux, en bateau d’arbres sur le Danube. À Paris, huit heures du soir restent accrochées sous les gouttières en colis jaune pâle ou roses. Par les fenêtres ouvertes, on entend le tintement d’une fourchette contre le rebord d’une assiette, un enfant qui appelle, une leçon de piano. Quelle paix. Le temps ralentit, dans l’éclat rouge de ses essieux chauffés. Nous passons rarement si près de l’immobilité. Il manque un muezzin. Nous entrons en sympathie avec les chats.
Soirs de vernissages, d’invitations à dîner sous la treille. Quand enfin la nuit tombe, on allume des bougies dans les photophores. C’est le moment, en général, où l’homme raconte des anecdotes. Sa femme, en passant derrière lui, s’attarde et caresse son épaule.
Période consacrée à Junon. Autrefois, les Romaines l’adoraient sous des formes et des tailles différentes. Et certes, les semaines qui vont suivre, nous voudrions en garder la trace pleine, la mesure entre les bras, le souvenir jusqu’au moindre cheveu, comme d’un être on aimerait tout retenir. Le hiatus qu’enferme le terme nous aura pourtant prévenus : juin fuit, il fut. On ne le tiendra pas plus que de l’eau. Ainsi au Varosliget (bois de la ville), à Budapest encore, non loin de la statue de l’Anonymus dont le visage est recouvert d’une capuche, peut-on lire ce seul mot sur la stèle d’Horvath (avocat, héros de la révolution de 1848 ) : fuit.
Le plus beau mois de l’année ne peut donner que ce qu’il a. Juin vient, juin s’en va, et l’on excusera ce retour à Budapest. Pour qui a connu la jonction du printemps et de l’été là-bas, il en reste une Hongrie intérieure, au sens où Jaccottet évoque « une Grèce intérieure ». La seconde nous ramène à l’exigence, au doigt levé de Socrate, la première à des fantômes fleuris, aux amoureux de l’île Marguerite, varosliget à varosa (la ville). « Ez a költök varosa » disait Ibolya, serveuse dans un bar à trois tables, sis au fond d’une cour d’immeuble où s’improvisaient en étage des magasins, si bien que les voisins en robe de chambre, le matin, constataient avec stupéfaction l’avancée du consumérisme jusque sur leurs balcons, piles de vêtements sous cellophane, boîtes de chaussures qu’on avait à minuit cessé de ranger. « Költöknek mindig igazuk van » ajoutait Ibolya. Que nos amis hongrois pardonnent les fautes d’orthographe, les accents manquants à nos machines, je cite de mémoire, cela signifiait que c’était une ville de poètes, lesquels ont toujours raison. Ibolya, un mètre soixante-quinze, semblable à juin, était elle aussi une beauté en expansion, la taille, les yeux, les seins.
En Médoc, chère Juliette, le long de cette pointe de Sud qui va se ficher dans l’Ouest, nous avons fait place nette. De mars à mai, sur les plages, les bulldozers sont passés. C’était une côte après des tempêtes, bouleversée, hérissée, croquée (nous avons encore perdu quelques mètres cette année). Enfin ça y est, la nappe de sable est dressée. Les convives n’arriveront qu’en juillet.
Le troisième jour en un, dont je vous ai parlé, nous nous rendons sur le rivage, le bureau terminé, ou la boutique fermée. La cathédrale est vide, mais puissamment illuminée. « L’ange du paysage », comme l’écrivait Valery Larbaud, y demeure la tête inclinée, dans l’encens du plancton. Nous n’y sommes presque rien, quelques humains, pour ainsi dire : mexicains, sans âge et timides. Combien nous paraissent loin l’histoire, le fracas du progrès. La civilisation, bien entendu, s’achève ici dans un chuintement. Non que nous ayons acquis une sagesse, nous sommes devenus au contraire neufs, naïfs, droits, inviolés. Vous vous rappelez, Juliette, que j’aimais la Seine-et-Marne pour son désert de labours d’où toute silhouette humaine surgissait ? Si vous saviez à quel point cette dernière paraît frêle, précieuse, sur fond de couchant, d’océan… Elle avance, elle recule, son petit est dans l’eau, elle ressemble à un oiseau.
Des traces de pas remontent à une barrière, une villa entre les pins, quelque part en juin.

La lettre à Juliette Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°84 , juin 2007.
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