La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Poésie Traquer les soleils noirs

juin 2007 | Le Matricule des Anges n°84 | par Emmanuel Laugier

Le quatrième livre du poète anglais Geoffrey Hill, « Le Triomphe de l’amour », larde l’esprit de mille flèches, traversant la satire, l’ironie, l’Histoire et la métaphysique.

Le Triomphe de l’amour

La poésie de Geoffrey Hill est une poésie pensante, réflexive. Le Triomphe de l’amour le montre magistralement, avec une liberté de recherche sans égale. Le poème devient alors une plaque sensible, sur laquelle ricochent à la fois des nuages de pensées érudites et des moments de perceptions presque pures, dans lesquels un paysage, une couleur, un reflet, passent fugitivement : de « haie et baie vitrée le houx impénétrable/ rattache ses sèches vibrations hivernales » à un « on me voit/ faire mes journées dans l’infecte industrie./ On pourrait dire de Hoppes (…)/ qu’il est radical/ comme notre déracinement « , il faut trouver le lien et le raccord. C’est l’optique du poème de créer ces passages-là, d’opérer aussi des synthèses entre les différents tons ou genres, comme la satire, le burlesque, la pensée philosophique, l’écriture elle-même les englobant tous comme un vers. Il s’agit, pour Geoffrey Hill, de les aiguiser les uns contre les autres et d’en sortir un poème qui soit capable encore d’une volonté critique de l’époque et de l’Histoire du monde. Le poème s’apparente à un négatif photographique « en dents de scie, de plus en plus concave ». Toutes ces données, claires ou confuses, venues de tous les horizons (de l’histoire politique à une expédition anglaise dans l’Antarctique) sont inscrites savamment dans un acte d’écriture d’une hauteur et d’une ambition comparable à celle du poète anglais Hopkins, souvent convoqué. La gravité et la vérité glaçante de l’une de ses interrogations les rapprochent tous deux : « à quoi sert le poème ? Il est là pour nous consoler/ par son propre don, comme la note parfaite./ Confions cela à notre poussière. Que/ doit être un poème ? Réponse, la tristesse/ et colère d’une consolation. Qu’est-ce/ qu’un poème ? Comment prend-il figure ? Essayons,/ la tristesse et colère d’une consolation. Voilà qui est/ magnifique. Encore une fois ? la tristesse et colère/ d’une consolation. « 
Enfant des années 30 (né dans le Worcestershire), enfant, dit-il, « de la dissipation amère / (d’une) Angleterre à la fois trop pleurarde et trop froide », ayant vu à l’horizon de sa campagne l’incendie dévaster le 14 novembre 1940 la ville de Coventry, Geoffrey Hill recherche, depuis une forme d’autobiographie où il s’agit d’effacer la personne privée contre l’expérience de l’homme général, quelle vitalité la poésie peut se donner face aux ravages, aux génocides, aux déportations, à la pluie acide et funèbre dont le monde se couvre. Est-ce là le don d’une consolation de l’inconsolable, le pardon de l’impardonnable et l’épreuve que la poésie aura à traverser ? Telles sont les lignes de force que lance Geoffrey Hill, et dont le poème « XCIX » est, en face du fameux « Todtnauberg » de Paul Celan, le signe encore vivant, l’appel et la réponse d’une filiation, d’âme à âme : « Sois donc ce foyer de maigreur affamée/ cette bosse de douleur en gabardine/ qui trempe au gras du pavé sa barbe loqueteuse./ Ne prie même pas. Ne leur donne pas davantage/ prise cela se comprend. Si/ témoin signifiait témoin, chacun pourrait être martyr », lequel fait encore écho au « Nul/ ne témoigne/ pour le témoin » (Celan).
Avant de s’installer, à partir de 1989, à Boston où il enseigne la littérature, l’histoire des civilisations et des religions, Hill a traduit en vers Brand d’Ibsen, et commence à être publié en français (Le Château de Pentecôte et autres poèmes [Obsidiane], Hymne et Mercie [Trois Cailloux]). Michael Edwards (du Collège de France) rappelle, dans sa préface, comment ce poète catholique parvient à former une poésie dont l’impureté est la dynamique. Entre la sobriété d’où s’amorce et par laquelle s’achève le livre ( « Frappé de soleil, au-dessus de Romsley, un abrupt livide de pluie » ), la satire (introduite par des jeux de mots lamentables, un éditeur fictif, des détracteurs de Hill intervenant dans le texte), la comédie, l’ironie et l’humour cinglant proche de Beckett ( « Vieil emmerdeur narcissique et hargneux qu’est-ce qui le pousse encore ? » ), la chanson (Strange fruit de Billie Holiday), et les références érudites à la littérature (Virgile, Pétrarque, la scolastique), un fil d’Ariane passe où les régimes d’énonciation se répondent et s’enrichissent. Il est question de creuser insatiablement comment l’énigme et la cruauté du temps font pression sur la mince peau des mots, jusqu’à témoigner de la trivialité du monde. Voilà le « combat pour une langue vulgaire noble », qui est l’impureté réclamée, et l’épreuve face à laquelle se tient Geoffrey Hill. Quand « le poème s’ajuste, rappelle-t-il, « enfin avec le déclic d’une boîte qui se ferme » (Yeats), la réunion s’accomplit de l’esthétique et d’une rectitude dans le jugement ».
Les vers qui suivent, dans la superbe traduction qu’en donne René Gallet, fidèle à Hill mais aussi à Hopkins, en sont la démonstration évidente : « Tu pourrais dire/ la même chose en toi-même dans le noir avant de t’endormir/ et trouver peut-être un apaisement. Rien de vrai/ n’est facile est-ce vrai ? Ou vrai jusqu’où ?/ Cela doit valoir quelque chose, un certain sacrifice. Je/ fais des livres pour les morts ; *** ou *** pour de vivants/ fantômes. Sans plaisanter, pourtant, auto-défenestration ».

Le Triomphe
de l’amour

Geoffrey Hill
Traduit de l’anglais
par René Gallet
en collaboration
avec Michael Edwards
Édition bilingue
Cheyne éditeur,
« D’une voix l’autre »
170 pages, 20

Traquer les soleils noirs Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°84 , juin 2007.
LMDA papier n°84 - 6.50 €
LMDA PDF n°84 - 4.00 €