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Égarés, oubliés Le métier de flâner

juin 2007 | Le Matricule des Anges n°84 | par Éric Dussert

Bretteur et lyonnais, Henri Béraud (1885-1958) fut de la formidable génération des grands reporters qui prenait au débotté le train de nuit et noircissait du télégramme.

Le Flâneur salarié

Tandis que l’on voudrait nous faire croire que le travail enrichit, il est sans doute temps de rappeler ubi et orbi les grandes heures du journaliste et romancier Henri Béraud, grand reporter de la première moitié du siècle dernier. Cet homme vaillant, et parfois redoutable, nous a démontré au long de sa carrière que tout, plus que le chagrin, pouvait nous profiter. Le voyage d’abord, à l’instar de ses confrères du journalisme transcontinental, l’observation ensuite, et puis cette forme de sagesse populaire qui ne s’acquiert qu’avec la fréquentation des hommes et des femmes du peuple.
Né le 21 septembre 1885 à Lyon, Henri Béraud fut l’un des princes de la presse des années 1920-1930. Un cador, si l’on peut dire, qui s’était fait les dents dans les feuilles et canards de l’entre-deux-fleuves de la capitale des Canuts. Le Rapide du Rhône et le Tout Lyon furent de ses premiers employeurs. Sans parler du Guignol qui lui offrit serait-ce un signe ? les portes du Petit Parisien, de Comoedia ou de Bonsoir. Jeune trublion au sang vif, il eut et la nature et l’intuition de la polémique qui l’emmena loin. Ou bien encore se laissa-t-il porter par le flot rhodanien de ces fureurs qui naissent au cœur des candides, des justes et des innocents ? Un jour de 1913 le gone mua en atrabilaire, en polémiste, en pamphlétaire et entreprit d’assommer la bourgeoisie de la cité à l’aide d’une feuille plus petite encore qu’on l’imagine, auto-éditée sous le titre de L’Ours, une revue menée par ce seul jeune rédacteur aux ires remarquables. Les soyeux en prirent ombrage, les élites lyonnaises itou.
Barré, le jeune homme prit le parti d’envahir la capitale, et il y réussit assez bien. Proche de ses conscrits, dont Jean Galtier-Boissière, le fameux patron du fameux Crapouillot l’éloquente correspondance de ces deux figures de l’entre-guerres a paru aux éditions du Lérot en 1998 Béraud fit son trou à coups d’articles et réussit là où beaucoup faillirent : il devint journaliste. Il parvint même au grade envié de grand reporter qui lui valut de traverser l’Europe aux heures d’avant la tempête, relatant dans ses papiers ce qu’il constatait, réunissant à l’occasion Ce que j’ai vu à Berlin (1926), Ce que j’ai vu à Moscou (1926), Ce que j’ai vu à Rome (1929) d’une plume assez remarquable pour être lue avec le même profit aujourd’hui. Il appartenait désormais à l’élite des reporters aux côtés de Joseph Kessel dont il fut proche, Albert Londres, André Tudesq, Edouard Helsey, Claude Anet, Louis Roubaud ces quatre derniers plus oubliés encore.
Il faut dire qu’Henri Béraud avait soigné depuis la publication des Poèmes ambulants (Éditions du Monde Lyonnais, 1903) et des Jardins évanouis (Éditions du Tout Lyon, 1904) une autre muse que Mercure. La littérature l’avait occupé, et ses articles en portent assez la trace. Homme de lettres, et de belles-lettres, Henri Béraud était écrivain et « pondait » ses papiers avec un autre souci que le rendu de l’actualité. Il soignait son lecteur, comme en témoigne son Flâneur salarié de 1927, merveilleusement titré, où, en préambule de quelques articles choisis sur l’exécution par le Sinn Fein irlandais du Sinn Feinner anglais Erskine Childers, l’auteur de L’Enigme des sables (Ombres, 1997), les bagnes et prisons notoires, la translation des cendres de Jaurès, Clemenceau en Vendée, les obsèques d’Anatole France, l’Albanie ou l’éruptive Rome de Mussolini, il livrait sa vision du journalisme avec la même ferveur que, en son temps, Marcel Schwob en avait fait la satire dans les Mœurs des diurnales.
En littérature, Henri Béraud eut ses succès : des polémiques d’abord, dont la fameuse Croisade des longues figures où il bigornait à bras raccourcis la littérature néo-classique envahissante de la maison NRF. Et puis il eut son apothéose avec le prix Goncourt 1922 accordé à son Martyre de l’obèse, savoureux récit d’une bonne fourchette (n’oublions pas qu’il est lyonnais, comme Gabriel Chevallier, et connaît les adresses gastronomiques du Beaujolais). Pourtant, il y eut aussi la disgrâce et Les Derniers Beaux Jours (Plon, 1953) de l’épuré, condamné à mort, malade, exilé sur l’île de Ré. Il avait eu le tort, comme Jean de La Hire l’aura plus tard durant la guerre, de demander en 1935 Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ? L’esprit lucide enquêtant longue distance avait eu le tort de laisser la bride sur le cou à sa haine de la perfide Albion, héritée d’un siècle qui n’était pas le sien, sans se douter que son silence politique des années d’Occupation ne pèserait guère dans la balance. Il n’aurait surtout pas dû fréquenter son éditeur Horace de Carbuccia, gendre du préfet Jean Chiappe, directeur des éditions de France et collaborateur notoire. Mais on fait toujours payer au pamphlétaire ses pamphlets. Aujourd’hui que les querelles sont éteintes autant que sont froids les cadavres, et si l’on tient aux seuls talents de plume, il faut lancer cet « Avis aux gourmets de l’imprévu, aux raffinés de la vicissitude » : Henri Béraud reste à lire. Soyons plus malins, lisons-le enfin.

Le FlÂneur salarié de Henri Béraud
Postface de Pierre Mac Orlan, Bartillat, 255 p., 20

Le métier de flâner Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°84 , juin 2007.
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