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Domaine étranger Patte de velours

juillet 2007 | Le Matricule des Anges n°85 | par Jean Laurenti

La nouvelle traduction du célèbre roman de Lampedusa (1896-1957) est l’occasion de redécouvrir une œuvre qui, sur un mode à la fois ironique et empathique, mêle intimement l’histoire d’un homme et celle d’un monde en déclin.

Si on n’a pas lu Le Guépard, son image au moins nous est familière : c’est celle que Luchino Visconti a façonnée lorsqu’il a adapté au cinéma le roman de Lampedusa, et reçu pour cela la Palme d’or à Cannes en 1963. Si on n’a pas vu ce film, on a forcément aperçu telle ou telle de ses icônes : la grâce juvénile d’AngelicaClaudia Cardinale et celle de TancrediAlain Delon, la noblesse ironique et désabusée du vieux prince SalinaBurt Lancaster, les ors baroques des palais siciliens. Très grand succès de librairie, Il gattopardo avait été un événement littéraire en Italie et sa transposition par un grand maître du cinéma l’a fait accéder au rang des objets culturels incontournables engendrés par le génie de la vieille Europe.
Du coup, le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa fait figure de classique, et comme tous ses pairs il est un texte beaucoup moins lu que commenté. Le livre, publié en 1958, un an après la mort de son auteur, avait d’abord essuyé plusieurs refus dont celui d’Elio Vittorini, alors lecteur chez Einaudi. C’est Giorgio Bassani qui l’a fait accepter par Feltrinelli après avoir établi une version du manuscrit qui sera plus tard contestée : celle que Fanette Pézard a utilisée pour composer en 1959 la première traduction française du Gattopardo, la seule disponible jusqu’à celle qui paraît aujourd’hui. Jean-Paul Manganaro a travaillé sur le texte établi en 1969 par Carlo Muscetta, considéré comme la plus fidèle au projet de Lampedusa. Il s’est efforcé de restituer au plus près le souffle et le grain d’une phrase qui accompagne les mouvements de la conscience d’un homme (Salina le Guépard) en même temps qu’elle rend compte de l’effritement d’un monde, celui de l’antique noblesse sicilienne. Celle-ci, en effet va se voir confrontée à une donne doublement mortelle : les transformations de la vie politique avec le mouvement vers l’Unité italienne et la place grandissante qu’occupe la bourgeoisie active, disons la Sicile qui se lève tôt.
Le récit débute en mai 1860, la famille Salina vit encore selon les rituels de la noblesse du Royaume des Deux Siciles, et son quotidien se déroule dans le « faste ébréché » d’un palais sicilien, une magnificence accrue par la patine des siècles. Mais cette sérénité va rapidement être troublée par une série de signes annonciateurs d’un nouvel ordre politique. Seuls les plus avisés des protagonistes vont être à même de les percevoir et d’en anticiper les conséquences. Le prince Salina d’abord, qui est un personnage d’une grande complexité. Fin lettré et psychologue, passionné d’astronomie, il pratique l’observation des étoiles célestes et de celles à l’éclat pâlissant du royaume des Deux Siciles. Son neveu ensuite, le jeune Tancredi Falconeri, qui va mettre sa fougue juvénile et son intuition politique au service de Garibaldi qui vient de débarquer en Sicile.
Dans ces familles, les mariages entre cousins sont fréquents : Concetta, la fille de Salina envisage donc d’épouser le beau Tancredi. Mais le prince préférera favoriser l’union de son neveu avec la sublime Angelica, fille du notable Calogero Sedàra, qui a conquis la mairie de Donnafugata, bourgade où les Salina ont un de leurs palais. L’apparition d’Angelica constitue un des grands moments du roman. L’effet de sidération que produit la première vision d’une femme à la beauté hors du commun est un cliché littéraire que Tomasi di Lampedusa se plaît à exploiter. Mieux même, il en épuise les ressources, multipliant les clins d’œil à ses maîtres en ironie tels que Stendhal ou Flaubert : « Elle était grande et bien faite, sur la base de critères généreux ; sa carnation devait posséder la saveur de la crème fraîche à laquelle elle ressemblait, sa bouche enfantine celle des fraises. (…) devant le fauteuil de la princesse sa croupe magnifique esquissa une légère révérence (…) » Angelica tient sa « beauté paysanne » d’une ascendance élevée dans le fumet des étables : sa mère fille d’un fermier « si sale et si farouche que tous l’appelaient « Peppe ’Mmerda » «  » est une espèce d’animal ; (…) elle ne sait presque pas parler : une jument voluptueuse et fruste (…), bonne pour le lit et c’est tout. » Quant à don Calogero Sedàra, le père d’Angelica, il a beau se donner beaucoup de mal pour paraître à son avantage dans le palais des Salina, Lampedusa l’exécute d’un coup de sabre stendhalien : « quoique ce soit pénible, il faut bien le dire, les pieds du maire étaient chaussés de petites bottes à boutons. » L’auteur se montre constamment un observateur avisé des rituels sociaux et de la façon dont les personnages s’efforcent de s’y conformer, avec parfois de grandes infortunes. Ses antipathies vont d’abord aux parvenus, à tous ceux qui croient acquérir élégance et distinction en accumulant les titres de propriété. Dans le palais somptueux où se déroule le bal, morceau de bravoure du roman comme du film de Visconti, Sedàra ( « petit rat gardien d’une rose flamboyante » : sa fille Angelica) croit s’émerveiller devant la beauté des lieux, mais « ses petits yeux vifs parcouraient le décor, insensibles à la grâce, (il était) attentif à la valeur monétaire. » Sous la plume de Lampedusa, la salle de bal apparaît aussi comme un mausolée où seront bientôt englouties les illusions de la permanence des choses : « Au plafond les Dieux, penchés sur leurs sièges dorés, regardaient en bas, souriants et inexorables comme le ciel d’été. Ils se croyaient éternels : une bombe fabriquée à Pittsburgh, Penn., leur prouverait le contraire en 1943. »
Lampedusa se montre constamment un observateur avisé des rituels sociaux et de la façon dont les personnages s’efforcent de s’y conformer, avec parfois de grandes infortunes.
Les lettres datant de la fin des années 20 rassemblées dans le volume Voyage en Europe (qui paraît également au Seuil) permettent de connaître un peu mieux le personnage de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. On y découvre un jeune aristocrate sicilien doté d’un carnet d’adresses conséquent où abondent diplomates et nobles. Le jeune homme (qui se surnomme « Le Monstre » ) y conte ses pérégrinations dans les salons de l’Europe des nantis. Avec son sens de l’observation et sa plume acérée, il épingle sans aménité quelques spécimens de l’humaine comédie. Ici et là, le voyageur se laisse également aller à une saillie pro-fasciste (mais il deviendra plus tard un opposant à Mussolini) ou antisémite, lorsque par exemple il observe le portrait de l’épouse d’un marchand d’art et trouve que la dame « pue le Ghetto à cent lieues. »
Lampedusa est venu tardivement à la littérature (il a presque 60 ans lorsqu’il s’attelle à l’écriture du Gattopardo). Après une lente maturation, sa troupe de personnages prélevés dans sa famille et son entourage est désormais disponible. Fabrizio Salina, transposition romanesque de Giulio Frabrizio di Lampedusa, arrière-grand-père de l’auteur, prête son regard à ce dernier. Un regard certes ironique, mais empreint de la mélancolie que fait naître le sentiment de la mort qui rôde. Quand Tancredi et Angelica dansent, ils sont les « acteurs inconscients qu’un metteur en scène fait jouer dans les rôles de Roméo et Juliette en cachant la crypte et le poison, déjà prévus dans l’œuvre. »
Leur mariage aura lieu, sauvant pour un temps la maison noble de la déchéance matérielle et permettant à la famille bourgeoise d’accéder à la dignité aristocratique. Mais rien ne sera dit du bonheur des deux tourtereaux, sinon qu’il sera forcément assombri par les désillusions de la chair et quelques égarements adultérins.
Pour le vieux Guépard, tout cela relève d’une comédie sociale à laquelle il aura de moins en moins le goût de participer : il sait que les choses qu’il a connues et aimées auront bientôt un tout autre visage dont il préfère se détourner. Il sait que le monde qui fut le sien ne lui survivra pas, qu’il sera désormais un terrain d’exercice pour les ambitieux de tous ordres qui se partageront les gains à venir.
Le lecteur, quant à lui, aura compris que le livre qu’il tient entre ses mains est un grand livre. Ne serait-ce que par la dimension d’un personnage qui, par l’acuité de son regard, parvient à faire percevoir un peu du mouvement de l’Histoire. Un grand livre sombre sur la fin de toute chose. Dans lequel, pour accompagner la mort du Guépard, un instant, « le fracas de la mer se calma tout à fait. »

Le Guépard
Giuseppe Tomasi
di Lampedusa
Traduit de l’italien
par Jean-Paul Manganaro
Seuil, 393 pages, 22
(également disponible en Points, 358 pages, 7,50 )

Patte de velours Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°85 , juillet 2007.
LMDA papier n°85 - 6.50 €
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