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Domaine étranger Sansal ou l’effet de vérité

février 2008 | Le Matricule des Anges n°90 | par Sophie Deltin

Encore une fois l’écrivain algérien ne répugne pas à remuer le couteau dans la plaie. Dans son dernier roman, sombre et brûlant, il va jusqu’à rapprocher l’islamisme et le nazisme.

Le Village de l’Allemand

L’homme n’est pas du genre à mâcher ses mots, et depuis Le Serment des Barbares (1999), Boualem Sansal connaît le prix de cette prise de parole, puisqu’en 2003, cet ancien haut fonctionnaire a été limogé de son poste au ministère de l’Industrie à Alger. Exiger des comptes et forcer les mots à accoucher de vérités trop souvent sujettes à la manipulation, l’écriture du romancier algérien qui vit d’ailleurs toujours en Algérie, vibre de cet énoncé radical. C’est précisément un devoir, du moins un effort de vérité sur des choses extrêmes et douloureuses qui constitue la trame de son cinquième livre, présenté comme un journal à deux voix. « Un drame qui en entraîne un autre qui en révèle un troisième, le plus grand de tous les temps » résume Malrich (sic) Schiller, l’un des narrateurs de cette histoire à plusieurs tiroirs. Nés de mère algérienne et de père allemand, lui et Rachel (resic), son frère aîné, ont été élevés par leur vieil oncle immigré dans la cité d’une banlieue parisienne, tandis que leurs parents sont restés vivre au bled, à Aïn Deb, « un coin perdu » près de Sétif. Comme toujours, rien n’échappe à l’œil férocement démystificateur de Sansal qui brosse, à force de réalisme et de rage débridée, un tableau accablant de la situation sociale, politique et religieuse aussi bien du pays d’origine, l’Algérie des années 90 (« Le pays est fermé comme un coffre et le mobile est le même : plus les gens sont pauvres, racistes et pleins de colère, plus facilement on les dirige ») que de la cité de banlieue française, « colonisé(e) » par les islamistes et leur idéologie « de bazar ». « Il paraît, écrit Malrich, que c’est à cause de la guerre en Algérie, à Kaboul, là-bas au Moyen-Orient, et je ne sais où. Ils auraient fait de la France une base de repli, une plaque tournante. En tout cas, ils nous ont niqué la vie, c’est à cause d’eux qu’on traîne jusqu’à plus soif. »
Un jour d’avril 1994, Rachel apprend l’assassinat de ses parents par des islamistes du GIA. Après s’être dépêché sur les lieux du massacre, il va faire une découverte brutale : Hans Schiller, son père devenu un ancien moudjahid pendant la guerre de libération, vénéré comme cheikh par son village, fut aussi un ancien criminel de guerre nazi, qui a fui et est venu se cacher dans ce village isolé. Rachel ne pourra sortir indemne de la monstruosité de cette révélation. C’est ce qu’atteste son journal dans lequel il consigne ses réflexions et lectures (placées sous la figure de Primo Levi), ainsi que les étapes de son périple qui d’Allemagne, de Turquie ou d’Egypte, jusqu’en Pologne, le conduiront à tenter de « sonder le plus grand massacre du monde ». Car celui qui se découvre le fils d’un bourreau, « que peut-il, sinon compter les crimes de son père et traîner le boulet sa vie durant ? » C’est ce que le désespoir et la honte d’un tel héritage incitent à croire : une sorte de malédiction, le drame de toute une lignée. Rachel refuse pourtant de marcher dans cette condamnation-là. Quand Malrich découvre ce journal qui lui est dédié, son frère se sera ainsi déjà donné la mort, au nom des victimes de son père et pour le libérer lui, « le dernier des Schiller ». « Un homme phagocyté par le Mal qui ne se suicide pas, qui ne se révolte pas, ne se livre pas pour réclamer justice au nom de ses victimes mais au contraire s’enfuit, dissimule, organise l’oubli pour les siens, n’a pas droit à la compassion, à aucune circonstance atténuante » avait-il ainsi statué sans appel.
« Est-ce que des choses comme ça peuvent se reproduire ? » se demande Malrich dans son propre journal. « Je me dis que c’est impossible mais quand je vois ce que les islamistes font chez nous (en France, dans la cité) et ailleurs, je me dis qu’ils dépasseront les nazis si un jour ils ont le pouvoir. » Et de rajouter : « Ils sont trop pleins de haine et de prétention pour se contenter de nous gazer. » La torture d’une jeune fille dans une cave de la cité par un barbu a tôt fait d’alimenter ce genre de télescopages dans la tête du jeune Malrich dont la colère, et plus sûrement encore la honte, est aussi celle d’avoir pu rester si longtemps ignorant de l’un des plus abominables génocides de l’Histoire. Dans sa révolte, il va jusqu’à céder à la confusion en comparant une cité de banlieue à un « camp de concentration », et l’imam de la mosquée à un « Führer »… Sans doute Boualem Sansal est-il peu soucieux de faire scandale. Sur les discours débilitants de tout bord, ceux de la télé et de la mosquée, sur l’ignorance crasse ou l’aveuglement complice, sur l’infantilisation des individus qu’on pilote comme « des moutons… au doigt et à l’œil », il a déjà beaucoup écrit. Mais ce qui lui importe ici, outre de briser le silence qui semble toujours avoir été le lot de la Shoah en Algérie, c’est de dénoncer, quitte à construire « des parallèles dangereux », les engrenages rhétoriques qui ont déjà servi tant de fanatismes et d’infamies. Apprendre la vérité, fût-elle nauséabonde, sur l’histoire et les drames des autres peuples est le « détour » le plus salutaire pour un peuple désireux de connaître la sienne propre, voilà le propos de Sansal. En faisant de Rachel la victime expiatoire des crimes de son père nazi, lui-même sacrifié au nom des « fous d’Allah », l’écrivain algérien en appelle, par-delà l’unicité « colossalement aberrant(e) » de l’Holocauste, à la communauté d’expérience de ces peuples, algérien et allemand, qui « savent de naissance ce que bêtise et torture veulent dire… »

Le Village de l’Allemand
ou le Journal des frères Schiller

Boualem Sansal
Gallimard, 272 pages, 17

Sansal ou l’effet de vérité Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°90 , février 2008.
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