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Vu à la télévision Tu n’as tué personne ?

mars 2008 | Le Matricule des Anges n°91 | par François Salvaing

Timothée est amateur de séries des héros récurrents vivant une infinité d’intrigues plutôt que de feuilletons une intrigue unique (aux tiroirs plus ou moins nombreux) et des héros flamboyants qui se consument avec elle. Ainsi adore-t-il, au hasard du bouquet, dans l’inépuisable commissariat que chaque jour la télévision enrichit, retrouver pour un épisode oublié le commissaire Maigret, l’inspecteur Derrick, le lieutenant Columbo et autres limiers dont il n’a parfois retenu que le nom de l’interprète ou le titre sous lequel ils officient, Helen Mirren, Dennis Frantz, Cracker, The Shield… Les séries sont la forme la mieux adaptée à un usage paresseux du petit écran : les séries rassurent, où le monde se répète, invariable, au fil du temps. Tandis que les feuilletons creusent un angoissant abîme : ils vont, comme un chacun, finir par finir.

Mais le labyrinthique égarement que les feuilletons promettent, rare qu’ils l’offrent longtemps. Le temps de voir battre les cartes, et l’on comprend la partie tout entière. Timothée, parfois, agace son entourage à deviner dès le premier quart d’heure ce que le scénario mettra six semaines à dévoiler. Il raffole des exceptions. L’hiver lui en procure deux. Productions françaises surprise supplémentaire.

Dans Les Oubliées (France 3, six épisodes) l’intérêt repose moins sur l’intrigue (régulières disparitions de vierges blondes) que sur la personnalité lézardée du héros (l’enquêteur). Si lézardée (phrases inachevées, comportements illisibles, gestes maladroits, pulsions violentes, longues stations sur des plages désertes à contempler le vague des vagues), tellement tortueuse et titubante que Timothée est conduit à se demander si la baleine blanche après laquelle rame ce Capitaine Achab de gendarmerie, n’est pas lui-même, qui aurait, Mister Hyde à la fois, enlevé, violé et le Diable sait où enterré depuis quinze ans toujours le même fantasme féminin sous une grosse demi-douzaine d’apparences. La femme de l’enquêteur elle-même en vient, au pénultième épisode, à lui poser la question : « Tu n’as tué personne ? »

L’interprétation, toute en amère élégance et en ironie douce de Jacques Gamblin met en sympathie avec le personnage, et c’est bien sûr le plus inquiétant : voilà qu’on se soupçonne d’abriter nous aussi des gouffres. La mise en scène entretient le vertige en s’attardant sur tout ce qui bouge ou ne bouge pas. Timothée applaudit, comme à un tour de prestidigitation bien connu mais servi avec une innovante virtuosité.

Scalp (Canal +, 8 épisodes) recourt aussi à des techniques de récit éprouvées, celles-ci empruntées au Balzac des Illusions perdues et au Dumas du Comte de Monte Cristo également en y introduisant une rythmique singulière, celle-là très rock. Par ailleurs l’univers de Scalp est aux antipodes de celui des Oubliées  : pour ses personnages l’impardonnable serait de clore une journée sans avoir tué quelqu’un.

On est à la Bourse, au début des années 1990. C’est encore le temps de la criée, c’est déjà celui d’une guerre promise à l’Irak. Saddam Hussein a cru qu’il disposait du feu vert de Washington pour annexer le Koweit, un trader qui n’était pas dans la confidence de l’invasion perd en une après-midi sa chemise et plus. On le retrouve écrasé sur le bitume, tombé du toit du Palais Brongniart. Sa jeune veuve, écrasée du deuil et des dettes colossales que lui laisse le défunt, décide de ne pas croire à son suicide, d’apprendre son métier et de reconstituer son chemin. Vengeresse trajectoire qui l’initie (Timothée moins aisément) aux codes, aux rites, aux mœurs et aux secrets du Marché.

Scénariste, producteur, réalisateur, techniciens et acteurs réussissent à composer et imposer un univers d’hypertension cynique et terrifiée, un microcosme absolument clos qui dépouille le reste du monde de toute réalité, le muant sans cesse en cotes, à la baisse ou à la hausse. Entre les séances où l’on s’entre-tue avec frénésie on mange, on danse, on sniffe, on couche ensemble. Timothée apprécie la distance installée par le récit entre les personnages et lui, ni trop près ni trop loin. Et, tout autant, que soit crûment abordée l’histoire encore chaude. La promiscuité, pour ne pas dire la connivence, entre les dirigeants de l’État, de l’économie et des médias, n’est pas traitée par Scalp comme une révélation mais, plus troublant encore, comme une évidence.

Le mois où ce feuilleton était diffusé, un trader fit parler de lui et de cet univers, conférant à certaines répliques une grinçante résonance que le dialoguiste n’avait pas pu espérer. Ainsi, l’un des maîtres de la Bourse, prophétise, l’hiver 1991, qu’avec la fin proche de la criée et le passage à l’électronique, le Marché serait débarrassé de ses brebis galeuses :

- Car on ne triche pas avec l’ordinateur.

Timothée, réfléchissant aux plaisirs ressentis, dégote un point commun : dans Les Oubliées comme dans Scalp, le récit prend son temps, ne court pas d’un effet facile à un autre pour transporter un téléspectateur en état d’hypnose jusqu’à la prochaine page de pub. À cette phrase, sa compagne, venue lui lire par-dessus l’épaule, l’interpelle :

- Te voilà d’accord avec l’Autre pour supprimer la pub sur le service public !
Timothée soupire, à pareille heure entamer pareille discussion… N’y a-t-il pas meilleure manière d’entrer dans la nuit ?

Tu n’as tué personne ? Par François Salvaing
Le Matricule des Anges n°91 , mars 2008.
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