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Arts et lettres Quand l’objet prend sa place

mars 2008 | Le Matricule des Anges n°91 | par Marta Krol

Depuis l’Antiquité jusqu’aux installations contemporaines, Etienne Jollet interroge finement la dimension purement spatiale de la chose représentée.

La Nature morte ou Place des choses

L’ouvrage est d’abord un splendide objet, lieu de jouissance pour l’œil que régalent le format généreux, la mise en page soignée, et bien sûr le nombre (230 !) et la qualité des reproductions, à commencer par la Nature morte au coing, melon et concombre de Juan Sanchez Cotan sur le coffret. Quant à la plume d’Etienne Jollet, universitaire à qui on doit déjà plusieurs ouvrages monographiques, elle est guidée par une démarche de chercheur ; cependant, un lecteur néophyte se laisse facilement entraîner dans les méandres de sa recherche, en ce qu’elle rompt volontairement avec les manières traditionnelles d’appréhender la nature morte, notamment celle de la symbolique « gratifiante » des objets représentés, pour explorer une approche originale, extrêmement contemporaine et, malgré quelques difficultés, payante, fondée sur le concept du lieu de l’objet, et du lieu de l’œuvre. Plutôt qu’analyser les tableaux d’un point de vue métaphorique ou allégorique (que veut dire la bougie, pourquoi les fleurs de lys), l’auteur se concentre sur une interrogation ténue, difficile à nourrir, mais d’autant plus stimulante, et que des recherches actuelles en poésie rejoignent d’une certaine façon, de la disposition spatiale des choses représentées, de la manière dont un objet occupe son lieu, et en quoi est-ce précisément le sien.
Certes, l’auteur rejoint nécessairement certains acquis en la matière qui font consensus, comme la dimension marchande des objets, ou le motif structurant de la niche, « la structure architecturale la plus prégnante pour l’œil, à la fois cadre et motif » dans laquelle se situent les objets depuis l’origine du genre ; celle-ci consiste en une représentation, sur une tablette située au fond d’une niche quelquefois en trompe-l’œil, de présents (xenia) symboliquement destinés à ses invités. Aussi la niche est-elle soit cadre interne à la représentation, soit est utilisée au second degré, en attirant l’attention sur « le protocole de présentation lui-même ». Il en va ainsi de l’œuvre fondatrice, la Corbeille de fruits du Caravage.
Car le propre de la nature morte est avant tout l’avènement de l’autonomie de l’objet, et Etienne Jollet montre clairement comment est favorisée une lecture centrée sur le motif ; le lieu de l’objet est reconnaissable comme étant habité par celui-ci, à la faveur de variations chromatiques subtiles entre le fond et le motif, et par les jeux sur les limites de l’espace fictif, avec la saillie d’une corbeille, ou une tige qui dépasse le bord du tableau. Ainsi se dessine la « poétique des limites », mettant au centre la valeur du local. Un objet « autonome » est celui qui (à l’instar, notons-le, du langage poétique dans le domaine littéraire), insiste sur le protocole de sa propre présentation. Ce qui conduit facilement à une dialectique du montré et du caché, par exemple par la nappe ou autres volumes de tissus (étonnant que l’auteur ne parle pas de Vermeer), qui à la fois relève du protocole de présentation tout en constituant en soi un objet. Il y a aussi une évolution dans le traitement du fond : de l’absence de fond, ou d’un fond noir, s’opère le passage progressif, et essentiel, au XIXe siècle, vers un fond clair, lequel « met l’accent sur la coprésence des objets au sein d’un même univers ». C’est désormais le motif (par exemple la raie dans La Raie de Chardin) qui constitue « le motif-lieu » à la place d’une niche.
En outre, puisque « la nature morte, en tant que toujours possible « vanité », inclut l’interrogation par l’artiste de la légitimité de sa propre pratique », l’une de ses valeurs est de faire ressentir des jeux d’absence et de présence de l’homme. Notamment en exploitant, pour la faire sentir, la dimension temporelle de l’espace fictif : les objets représentés sont porteurs de traces d’un passage récent de l’homme, telle la mousse de la bière qui coiffe le verre (La Tabagie de Jean-Baptiste Chardin), ou du chocolat chaud coulant sur la paroi de la tasse (Juan Bautista Romero, Nature morte aux fraises et au chocolat).
Impossible de rendre compte ici de l’ensemble de la richesse du propos, à la fois thématique et chronologique. Disons que le XIXe siècle est le seul à être rendu à travers une approche individuelle de l’œuvre de Géricault, de Delacroix, de Courbet (observons que l’auteur passe sous silence le travail remarquable sur la matière de la peau des poissons qui cependant se prêtait totalement à son sujet), de Manet, de Caillebotte, de Van Gogh et bien sûr de Cézanne. La dernière partie, attendue et non décevante, est dédiée à l’époque contemporaine dans laquelle la pratique de la nature morte prend une place cruciale, servant négativement de point de départ à toutes sortes d’interrogations fondamentales, à commencer par la substitution, à la transparence caractéristique du genre, de l’immanence typique de la modernité, « dans un présent sans cesse reconduit ». Ainsi adviennent dissolution de lien avec le lieu (Matisse), dématérialisation et esseulement extrêmes d’un objet flottant (cubisme), déplacé (Magritte), en circulation (Duchamp), ou encore basculement de l’effet de présence à la sensation d’absence (Morandi). Autant de démonstrations de la pertinence de l’approche topique choisie.

La Nature morte ou
La place des choses

L’objet et son lieu dans l’art occidental
Etienne Jollet
Hazan
340 pages, 89

Quand l’objet prend sa place Par Marta Krol
Le Matricule des Anges n°91 , mars 2008.
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