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Domaine étranger Les feux de la guerre

mars 2008 | Le Matricule des Anges n°91 | par Etienne Leterrier

Témoignage sur l’expédition mussolinienne en Grèce, le recueil de Renzo Biasion est aussi le récit émerveillé d’une humanité rendue à elle-même.

Années 1942-1943. Renzo Biasion a 27 ans. Il est soldat dans l’armée italienne et fait partie du contingent envoyé par Mussolini pour envahir la Grèce. Le reste n’est que de l’histoire : l’opération s’achève par un retentissant fiasco et force Hitler à envoyer des divisions du front de l’Est pour écraser les poches de résistance que l’armée italienne, désorganisée, n’arrive pas à réduire. Publié dix ans plus tard, S’agapo est le témoignage de ces années de guerre et l’unique œuvre littéraire de Biasion. S’agapo : « je t’aime », en grec. L’« Armata S’agapo », ou « l’armée-je-t’aime » : c’est ainsi qu’étaient surnommés les soldats du Duce, expression qui était devenue pour eux un sésame pour aborder les jeunes filles et le sobriquet par lequel les occupés désignaient cette armée en déroute.
Chacune de ces treize nouvelles raconte à sa manière le quotidien de l’occupation italienne. Chacune montre ces soldats perdre progressivement, jour après jour, le sens et les raisons de leur présence en pays vaincu. L’ennui, l’inactivité, ne s’interrompent que lors de manœuvres militaires gratuites et de marches accablantes. Seules issues, à chaque nouveau cantonnement : la pêche, la baignade, le commerce des villageois et l’oubli dans les bras de femmes belles aux amours tarifés, jusqu’à ce qu’un partisan grec dissimulé derrière un rocher ou une mine, cachée sous le sable, ne rappelle la présence de la guerre, et, derrière ce paysage de rocaille d’une sensualité brute, de la mort omniprésente.
La guerre est pour le soldat un moment de liberté où les structures et les règles de la vie civile n’ont plus cours. Elle permet donc tous les comportements, y compris les pires. Mais lorsque la guerre s’enlise et que les hommes se trouvent livrés à eux-mêmes, cette liberté que n’occupe plus aucune discipline les rend à la nature ainsi qu’à une primitivité retrouvée. Ainsi de Musso, le caporal mutiné, qui a fui dans la montagne pour échapper à l’allié allemand et qui y vit en Robinson, mangeant des escargots et des racines. Ainsi d’Alcozino, envoyé tenir un avant-poste avec ses trois hommes et qui, pratiquement oublié de ses supérieurs y fonde sa propre république et y érige ses propres lois. Les soldats déroutés de Renzo Biasion laissent transparaître sous la poussière et l’uniforme qui les recouvrent, une humanité poignante et nue.
D’où l’optimisme fondamental de S’agapo : si les soldats y apparaissent ainsi comme des promesses de renaissance au sein de la guerre, c’est parce qu’ils sont constamment plongés dans une nature qu’il les y invite. La Grèce décrite par Renzo Biasion est semblable à la jeune fille que les soldats découvrent dans un creux de rocher et qu’ils violent à tour de rôle. Elle est semblable à la prostituée grecque dont les quolibets ne peuvent réduire ni la beauté ni la fierté. Elle conserve, même dans leurs bras, toute sa grâce et sa sensualité. Même foulée par les bottes des soldats et labourée par les bombes, la Grèce alterne ses collines jaunes et ses calanques ocre, où poussent oliviers argentés et caroubiers rougeâtres. Dans cet Eden à la fois lourd de menace guerrière et poignant de beauté, plus de place pour la peur ; les avions allemands « sembl(ent) des jouets » ; « les oiseaux sont des lumières blanches » ; la terre n’ouvre que sur l’horizon d’une mer d’un gris violet immense.
Pour tous ces soldats italiens qui, peut-être par affinité méditerranéenne, ont depuis longtemps pris les habitudes de la population grecque et tendent à se fondre en elle, la guerre revient pourtant exiger son dû. Les troupes allemandes finissent par investir cette Capoue de broussailles et de pierres sèches. Musso est pris et exécuté. Alcozino assassine son colonel, venu lui rappeler le sens de la discipline militaire, avant de prendre la fuite. De ce troupeau en uniforme, hagard et vaincu, ne subsiste alors qu’une impression, selon les mots de René Char : « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté, toute la place est pour la Beauté ».

S’Agapo
Renzo Biasion
Traduit de l’italien par François
Maspero
La Fosse aux ours
265 pages, 19

Les feux de la guerre Par Etienne Leterrier
Le Matricule des Anges n°91 , mars 2008.
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