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Poésie Atmosphère, atmosphère

mars 2008 | Le Matricule des Anges n°91 | par Emmanuel Laugier

Avec Drapeau rouge et À Piatigorsk, sur la poésie, Jean-Claude Pinson livre une auto-critique de ses engagements maoïstes, et une réflexion sur l’avenir du « poétariat ».

À Piatigorsk, sur la poésie

Bien que la Chine soit éloignée de la station balnéaire de Piatigorsk (dans le Caucase), on ne pourra pas ne pas lier ces deux espaces en lisant Jean-Claude Pinson. D’abord, parce qu’entre son essai, conçu à Piatigorsk, où il fut invité, et son engagement maoïste dans les années 60 (jusqu’au début des années 80), tel qu’il le met à plat dans Drapeau rouge, se synthétise l’idée d’une pratique de la poésie élargie à autre chose qu’un exercice clos sur lui-même et formel. La poésie se devait d’être le Grand Récit de « l’Émancipation qui donna sens, jusqu’au désastre, aux luttes et révolutions des deux siècles passés », être conçue comme une forme neuve de l’existence jetée dans l’époque. Si ce grand dessein confié à la tâche poétique n’était pas nouveau, Büchner et le romantisme allemand le formalisèrent, Lermontov, fil rouge de l’essai de Pinson, représente bien le point d’orgue de cette possibilité qu’eût le poète d’être le porteur du Grand Récit d’une époque, le son des mots étant le souffle fou de l’odeur de Révolution qui couvrait le pays. Considéré en terre russe comme le deuxième poète national après Pouchkine, mort à 27 ans en duel sur les pentes du mont Manchouk de cette petite ville du Caucase, Lermontov incarna ce vent de folie, « avec au bout du compte les tragédies que l’on sait et un taux de martyrs et suicidés inégalés », ajoute Pinson. Avec l’auteur du fameux Un héros de notre temps, s’achève quelque chose qui fut pourtant relayé dans les Révolutions seules, l’écart entre le politique et le poétique étant définitivement creusé : la poésie devait tomber soit dans la louange du Parti, soit devenir une forme périmée et obsolète : « péremption de la poésie ? », s’interroge Pinson.
Cette mise à écart, et la désillusion à partir de laquelle la pratique de la poésie aura à trouver sa nouvelle impulsion (hors de la « narration légitimante » voulue par l’Époque), Pinson la recontextualise dans son poème Drapeau rouge, sorte d’autobio de toute une génération engagée du côté du maoïsme. Le travail d’autocritique de ce temps fut peu fait, sinon de façon opportuniste, ou alors on tournait le dos à ce passé vraiment passé. Pinson, lui, l’expose, et son poème en prose, tendu par l’ironie et la foi de dire au moins la vérité d’une époque, y réussit : parce qu’il y ajoute l’humour, les contradictions de tous et le projet tenu de redéfinir à nouveau le poème comme une sorte de planche de vie. Une tente sous laquelle tout le monde pourrait trouver l’écho de sa vérité profonde et y inventer ses passions, selon le mot de Leopardi.
Drapeau rouge, comme déjà dans Fado (avec flocons et fantômes) [2001] convoque des personnages et les fictionnalise, selon un procédé que Dominique Fourcade réveilla d’abord dans son Sujet monotype en y convoquant Degas : nous revoilà donc chez Pinson avec Psoa (Pessoa), Baudelaire, Giacomo (de Leopardi), Cælebs et monsieur Aï (le je anglais), sous lequel l’auteur se place. Drapeau rouge donne la parole à tous, du pessimiste à l’ironiste, de l’individualiste à l’existentialiste, chacun dialogue, parfois claque la porte. En 13 tableaux, « Aï » le maoïste et sa bande remontent le courant pour sortir de l’impasse où ils s’embourbaient : quand même la poésie, dit Aï un peu assommé, aurait dû éduquer, en même temps qu’elle aurait su alphabétiser et sensibiliser au devenir du prolétariat et à sa liberté future. C’est ce que Mao disait via l’étendard du drapeau de soie rouge : mais « décidément, si l’épopée-modèle elle-même est du pipeau, comme le prétend la bio, alors il n’y a plus qu’à se pendre// Mao ne serait donc pas cet artiste inspiré, ce calligraphe hors pair paraît-il, qui, au début de la Longue Marche, en octobre 1934, décide d’adopter la ligne serpentine plutôt que la ligne droite, d’aller vers l’ouest pour contourner l’ennemi ». Que le Grand timonier ait été l’exemple de stratégies guerrières d’une élégance dont la poésie aurait dû s’inspirer, c’est dont se moque bien « Baudelaire », quant à « Giacomo », il se tord de rire.
C’est dans cette espièglerie, où se forme une autocritique risquée mais intègre des leurres du maoïsme, que l’habitation poétique et sa liberté sont à nouveau une reprise possible de la question du commun, ce que le « poétariat » signifiera comme appel d’un « règne contre-factuel de l’homopoeticus » contre l’homœconomicus. Pinson sait bien néanmoins que la « main à plume vaut la main à charrue ». Presque quarante années après l’époque Mao, et plus de quinze ans après la reprise du métier de poète, il tente par son À Piatigorsk, sur la poésie, une hypothèse nouvelle, celle donc du « poétariat » : « à la loi de complémentarité, dit-il, entre l’esthétique et l’économique (…), loi qui définit la politique et la littérature moderne, tend aujourd’hui à se substituer une loi de recouvrement et d’entrappartenance, qui définit, quant à elle, la politique de la poésie à l’âge du « poétariat » ». Et où s’inventerait une communauté.

Jean-Claude Pinson
Drapeau rouge
Éditions Champ Vallon
155 pages, 15
À Piatigorsk, sur la poésie
Éditions Cécile Defaut
142 pages, 15

Atmosphère, atmosphère Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°91 , mars 2008.
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