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Domaine français Anatomie du discours fasciste

mai 2008 | Le Matricule des Anges n°93 | par Richard Blin

Où l’on voit que Jonathan Littell n’a en rien inventé la langue de l’officier SS, héros des Bienveillantes, mais l’a façonnée à partir d’une étude approfondie de la langue et de l’univers mental du corps fasciste.

Le Sec et l’humide

Avec Le Sec et l’humide, Jonathan Littell nous ouvre les portes de l’atelier des Bienveillantes - le Goncourt 2006 et le best-seller que l’on sait, et nous montre la rigueur, la richesse et l’ampleur des recherches qui ont présidé à son écriture. Écrit en 2002, cet essai est consacré à l’étude du langage de Léon Degrelle (1906-1994), un fasciste belge qui, de chef d’un mouvement populaire d’origine catholique, le rexisme, devint le commandant en chef de la Légion « Wallonie », une unité qui combatttit sur le front de l’Est, d’abord au sein de la Wehrmacht, puis au sein de Waffen-SS. Un parcours qu’il justifie dans un livre, La Campagne de Russie, qui est aussi une opération « d’édification de légende », et qu’il rédigea dès son installation en Espagne où il finira paisiblement ses jours, en dépit d’une condamnation à mort en Belgique. L’objectif de Littell est de mener « une étude de cas », une vérification expérimentale de la théorie proposée par Klaus Theweleit, un chercheur allemand qui privilégie l’étude des affects chez les protagonistes de l’Histoire, et qui a analysé la structure mentale de la personnalité fasciste à partir des écrits autobiographiques et romanesques de miliciens allemands des Corps francs. Pour lui, le fasciste ou « mâle-soldat », doit être approché par le biais de la psychanalyse de l’enfance et de la psychose, ainsi qu’avec des concepts hérités de Deleuze et Guattari, puisque « le fasciste, en fait, n’a jamais achevé sa séparation d’avec la mère, et ne s’est jamais constitué un Moi au sens freudien ». C’est un « pas-encore-complètement-né », un être qui s’est construit, par le truchement de la discipline et du dressage, un « Moi extériorisé » qui prend la forme d’une carapace.
Un « Moi-carapace » destiné à le protéger de la « dissolution des limites personnelles ». Pour ce faire, il extériorise ce qui le menace de l’intérieur, et pourrait l’emporter - depuis la féminité vorace au mélange de sang, d’humeurs et de merde qu’enferme le corps, D’où la peur panique de la liquéfaction corporelle, de tout ce qui coule, et la nécessité, pour lui, d’ériger face à cette menace, « la digue de ses armes et de son corps (dur) ». Alors, le fasciste, pour se structurer, structure le monde, « généralement en tuant, et structure aussi le langage, donc le réel ». La métaphore, pour le fasciste, n’est « jamais seulement une métaphore ». À travers elle, ce sont des sensations physiques précises qui sont mises en jeu, lui permettant ainsi de toucher, « de sentir la réalité de ce qu’il affirme ». Parler de « marée rouge », de « coup de balai », de « bourbier républicain », ou encore de « marécagisation » ou du désir de réduire l’ennemi en bouillie, n’a rien d’innocent et renvoie à la plus concrète des réalités. C’est que la parole, le texte doivent opérer ce que Theweleit appelle la « maintenance du Moi ». Question de vie ou de mort.
C’est donc la forme que prend cette maintenance du Moi dans La Campagne de Russie, que traque Jonathan Littell. Elle passe par une rigoureuse et systématique série d’oppositions binaires « dont le second terme représente la menace qui guette le Moi-carapace, et le premier les qualités qui permettront au fasciste de le renforcer et donc d’échapper à la dissolution psychique ». La principale est celle qui donne son titre au livre, celle du sec et de l’humide - « Contre tout ce qui coule, le fasciste doit évidemment ériger tout ce qui bande », mais il y a aussi le rigide et l’informe, le dressé et le couché, le propre et le sale, le cuit et le cru, le repu et l’affamé, le translucide et l’opaque, le mat et le luisant… Où l’on constate que plus que le fruit d’une idéologie monstrueuse, l’état fasciste est avant tout une réalité produite par le « mâle-soldat », une histoire dans laquelle le corps – réel ou imaginé – est à la fois l’enjeu, l’objet et la victime principale « du conflit psychique confrontant le Moi-carapace à la menace de sa dissolution », liquéfaction dont la mort est l’image même.
Un univers mental dont on voit bien le parti qu’a su en tirer Jonathan Littell pour donner corps et âme à Max Aue, l’officier SS, héros et narrateur des Bienveillantes, et pour décrire l’hallucinant enfer de la boue russe, des combats de nuit, des blessures, de la faim et de la sauvagerie des corps-à-corps ou des mutilations sexuelles.
Reste cependant à savoir si cette analyse peut s’appliquer à tous les bourreaux du monde, si ce complexe, cette « intériorité psychiquement dévastée et institutionnellement restructurée du corps fasciste » est un symptôme universel. Pasolini y croyait, qui parlait du « fasciste universel au rire sarcastique, la main à la braguette », et qui voyait à l’œuvre, dès le début de notre civilisation, une culture de l’anéantisseur. Klaus Theweleit, dans sa postface, semble également penser que oui, qu’on retrouve cette structure aussi bien « dans la culture virile tant eurasiatico-américaine que japonaise ou islamique ». Il donne même quelques repères caractéristiques : l’homme qui accouche de lui-même en tuant autrui ; le rire du tortionnaire ; le corps régi par les institutions ; la sexualisation de la violence ; l’exhibition théâtrale de la violence et sa mise en scène. L’actualité, des sévices de la prison d’Abou Ghraib, en passant par la Tchétchénie ou bien al-Quaida, nous en donne des exemples à méditer et montre combien la question mérite d’être posée.

Le sec
et l’humide

Jonathan Littell
Postface de Klaus Theweleit
Traduit de l’allemand par Daniel Mirsky
Gallimard,
« L’Arbalète »,
143 pages, 15,50

Anatomie du discours fasciste Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°93 , mai 2008.
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