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Des plans sur la moquette Les outrées et les lugubres

juin 2008 | Le Matricule des Anges n°94 | par Jacques Serena

Alors, cette dame âgée, rentière de toute éternité, venait de temps à autre nous rendre visite dans notre chambre de bonne. Elle entrait, en tailleur chic, et regardait d’abord le décor, avec toujours le même air effaré, qui peu après se muait en air déçu. Elle désignait sans un mot l’un ou l’autre de nos meubles en ne dissimulant pas son aversion, et parfois ne pouvait pas retenir un petit ricanement, par devers elle-même, devant une si flagrante absence de goût. Il lui arrivait aussi de parler, pour désapprouver longuement notre tenue vestimentaire, d’une négligence qui ne se faisait plus du tout, disait-elle, allons, il fallait un peu se tenir au courant, voyons, à quoi cela rimait-il, de s’habiller de la sorte ? Elle condamnait de la même façon notre maigreur, ce n’était franchement pas beau, efflanqué à ce point, elle tenait à nous le dire. Ma compagne et moi la laissions parler, la laissions grimacer, il faut dire que cette dame âgée était quelque chose comme une tante de ma compagne. Et lors d’une de ces visites, je ne sais plus trop comment, sans doute en nous parlant d’un restaurant qu’elle fréquentait, certainement en se plaignant de la qualité des plats qui se détériorait, bref, cette dame âgée a appris incidemment que je n’avais invité sa nièce dans aucun restaurant depuis une dizaine de mois. Je me souviens de son expression d’abord incrédule, comme si elle espérait que je plaisantais, et puis soudain outrée, comprenant que j’étais sérieux. Alors, le menton levé haut et les yeux à demi clos, elle m’a accusé de manque de tact, de totale insensibilité, et pour finir m’a traité de radin. Une appellation qui, soit dit en passant, m’est restée collée, par elle, jusqu’à ce jour, je le sais, de sources multiples : dès que mon nom revient sur le tapis en sa présence, aussitôt, de sa bouche, la sentence tombe : oh oui mais lui, attention, il est radin.
Ne lui est jamais venu à l’idée, à cette dame, ni à l’époque ni maintenant, pas une seconde ne pourra lui traverser la tête que je n’avais pas assez d’argent pour faire ce que j’aurais eu envie de faire.
Pourquoi est-ce que je repense à elle ? Parce que, ces derniers temps, à tout bout de champ, j’entends des publicités qui fustigent les gens qui s’obstinent à ne pas s’acheter une voiture neuve, ces salauds de pingres, qui préfèrent garder leur vieille caisse d’occasion et qui, ce faisant, sont les principaux responsables de la pollution de la planète, statistiques à l’appui, énoncés d’une voix impavide sur fond de musique lugubre.
Ne leur est pas venu une seconde à l’idée, aux publicistes, que si un type comme moi roule encore avec sa vieille Ford qui a plus de 20 ans, que s’il ne se laisse pas tenter par leur dernière berline toutes options, ce n’est pas fatalement parce qu’il est un sale rat, un ridicule sentimental ou un pourri d’irrécupérable cynique qui prend un malin plaisir à faire tache dans les parkings et à empuantir l’atmosphère.
Ce qui me fait penser à la vieille blague du gueux qui vient frapper à la porte de la jeune châtelaine et qui lui dit : mademoiselle, pardon de vous déranger mais c’est que je n’ai pas mangé depuis trois jours. Et la demoiselle, effarouchée, de lui répondre : oh mais, vous êtes fou, mon brave, forcez-vous donc !
La question c’est pourquoi est-ce que ne leur vient jamais à l’idée, aux vieilles dames rentières et aux publicistes, que tout le monde n’est pas comme eux ? Moi, je dirais que c’est parce qu’ils ne peuvent pas se mettre à la place des autres.
Et là je repense à Burroughs, disant quelque part, à peu près : ne t’effare pas de ce que je raconte, dans la même situation, tu aurais fait la même chose. Et je repense aux cours de théâtre auxquels j’ai assisté, au TNS de Strasbourg, du temps de Jean-Louis Martinelli, à ma prise de conscience qu’être acteur, comme être écrivain, tel que je l’entends, c’était non seulement se mettre sans cesse à la place de l’autre, mais c’était être véritablement l’autre, tous les autres. À commencer naturellement par ne plus être soi, ne plus se prendre pour soi. L’abandon de sa pseudo personnalité, pour l’avancement, l’enrichissement de soi-même. S’affranchir des puériles et mesquines manies d’une famille, d’une classe, d’une nation, de ces héritages qui nous limitent, nous plombent. S’affranchir, à travers le serpentin des opérations dramatiques, comme disait Louis Jouvet.
Ceci dit. Je n’espère pas que les dames rentières et les publicistes impavides aillent tous faire un stage dans des cours de théâtre ou qu’à force de s’adonner à l’écriture, ils deviennent soudain compréhensifs. Non, parce que je ne crois pas qu’on devienne acteur ni écrivain, au sens où je l’entends, c’est une question de nature, une chose qu’on est d’emblée ou qu’on ne deviendra jamais, une disposition mentale, physique et nerveuse, presque une tare, une propension à se projeter, s’extasier, à augmenter en soi la vie, une lubie comme obsessionnelle que l’on a d’aussi loin que l’on puisse se souvenir ou que l’on n’aura jamais.
Pour ma part, j’ai abandonné tout espoir que les dames outrées et les publicistes lugubres comprennent jamais ma vie. Mais je voudrais juste leur faire savoir que, non, je n’ai pas du tout honte de manger ce que je mange, où je le mange, en étant habillé comme je le suis. Leur dire qu’aujourd’hui encore, je n’invite que très rarement mon amie au restaurant, et n’ai jamais conduit que des voitures de troisième main, et non, je ne m’en sens pas une miette infâme. Hier, j’ai conduit sans vergogne mon amie sur les bords de l’Argens pour qu’elle s’y baigne avec moi et que je fasse des photos d’elle, oui, parfaitement. Et j’ai bien l’intention de récidiver. J’aime autant les prévenir.
Demain nous roulerons encore en vieille Ford et mangerons nos sandwichs au thon à la face du monde.

Les outrées et les lugubres Par Jacques Serena
Le Matricule des Anges n°94 , juin 2008.
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