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Domaine étranger Le royaume de Tavares

octobre 2008 | Le Matricule des Anges n°97 | par Etienne Leterrier

Avec Jérusalem, son premier roman traduit en français, l’écrivain portugais offre un texte noir, âpre, et nourri par la question éthique.

Il trône depuis peu en devanture des librairies, paré d’une jaquette jaune affichant crânement la phrase que José Saramago prononça à l’occasion de la remise du prix du même nom à son auteur en 2005 : « Jérusalem est un grand livre, une partie de la littérature occidentale. Gonçalo n’a pas le droit d’écrire si bien à trente-cinq ans : ça me donne envie de le frapper ». Autant dire qu’avec une telle recommandation, Jérusalem promet beaucoup. Né en Angola en 1970, auteur d’une multitude de fictions, essais, pièces, Gonçalo M. Tavares est professeur d’épistémologie à l’université de Lisbonne, et déjà lauréat de nombreux prix accumulés en un temps très court.
De la ville trois fois sainte du titre, il ne sera pas question dans Jérusalem. Comme chez Faulkner, le nom sert avant tout de métaphore et évoque à travers la captivité des Juifs dans Babylone l’histoire de deux amants, séparés de force : « Le visage nerveux d’Ernst montrait à quel point ces années ne l’avaient pas changé. Tranquilisée, Mylia se rappela la phrase : »Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche« . Tous deux s’étreignirent ». Chez Tavares, Jérusalem c’est l’asile Georg Rosenberg où Mylia et Ernst se sont rencontrés et aimés, il y a douze ans. Atteints tous deux de schizophrénie, ils ont été enfermés, et Mylia stérilisée. C’est autour de ce duo central que se déroulent les errances de six ombres dans une ville sans nom, selon un schéma narratif en forme de boucle qui apparaît comme la manifestation même du destin. Nuit d’angoisse et de tragédie où Mylia et Ernst se retrouvent une dernière fois, où ils croisent un autre couple menaçant, l’ancien militaire Hinnerck et Hannah, prostituée défraîchie, où Theodor se met en quête d’une femme pour la nuit, et où un enfant prénommé Kaas, erre à la recherche de son père. Dans Jérusalem, chacun cherche à assouvir une pulsion ou à réparer une souffrance.
La souffrance fonde-t-elle le droit de l’opprimé ?

Les chapitres sont toujours brefs, subjectifs, attachés aux pas d’un personnage durant un bref instant souvent décisif. Il y a d’ailleurs une concession certaine à l’air du temps dans cette forme de narration par précipités et ellipses qui puise nettement son inspiration du côté du roman policier. Pourtant l’intrigue déroule sa mécanique de suspense qui n’est pas sans rappeler une esthétique de cinéma, puisque chaque chapitre porte simplement le nom des protagonistes présents, à la manière d’un script. Ce serait alors un film en noir et blanc, tourné du côté d’une Mitteleuropa littéraire à laquelle renvoient les noms de la plupart des personnages, ainsi que l’influence fugitive de Walser ou de Kafka. Kafkaïenne aussi, la sécheresse stylistique de Tavares aux accents parfois expressionnistes, surtout lorsqu’il s’agit de dépeindre les individus : « Hinnerck avait des nuits terribles (…) des cernes d’animal nocturne ou presque étaient le repère essentiel de ce visage ».
Avec Un homme : Klaus Klump et La Machine de Robert Walser, inédits en français, Gonçalo Tavares avait initié un cycle de « livres noirs » consacré à la question du mal et intitulé » Le Royaume ", dont Jérusalem est le troisième volet. Le cycle s’est achevé depuis avec la parution d’un quatrième roman, Apprentissage de la prière à l’ère de la technique, lui aussi inédit en français. L’exploration des origines et de la raison du mal se trouve illustrée dans Jérusalem par les travaux de Theodor Busbeck, le premier mari de Mylia, qui essaie de théoriser la périodicité et l’intensité de l’horreur dans l’Histoire moyennant force graphiques. Ironie de l’auteur épistémologue : Theodor qui se donne pour but de mesurer l’indicible, pèche lui-même par son peu de sens moral. Paradoxe moral ? Règle universelle ? Tavares est aussi lecteur de Nietzsche lorsque, seul derrière cette galerie de personnages instables, il fait s’interroger le docteur : la souffrance fonde-t-elle le droit de l’opprimé ? Dans Jérusalem, plusieurs témoignages de rescapés des camps de concentration viennent témoigner de l’ambiguïté du rapport qui lie l’homme avec le mal, lorsque celui-ci ne vit que pour le pouvoir, par son instinct, sa détresse, ou juste en négligeant l’esprit et la vie.
On trouvera la légèreté de cet auteur prolixe dans un autre texte publié, Monsieur Valéry, esquisse du quotidien cocasse d’un M. Teste chez qui la logique, appliquée à la lettre et croquis à l’appui, débouche immanquablement sur de l’absurdité. Tavares a déjà publié une série de ces petits opuscules à la fois graphiques et poétiques, chacun consacré à un auteur. À suivre : Messieurs Henri, Brecht, Juarroz, Kraus, Calvino et Walser… Une autre façon de montrer que si la raison est peut-être parfois du côté des fous, la gaieté, elle, l’est à coup sûr.

Jérusalem et Monsieur Valéry de Gonçalo M. Tavares, traduits respectivement du portugais par Marie-Hélène Piwnik et Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 248 et 86 pages, 22 et 11

Le royaume de Tavares Par Etienne Leterrier
Le Matricule des Anges n°97 , octobre 2008.
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