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Domaine étranger Incisions du réel

mai 2009 | Le Matricule des Anges n°103 | par Sophie Deltin

Un des premiers textes de Peter Weiss (1916-1982), remarquable de précision visuelle pour dire la brutalité d’un monde en ruine.

L' Ombre du corps du cocher

Le narrateur anonyme de L’Ombre du corps du cocher (1959) nous contraint à regarder le monde d’une manière étrange, physique, parfois insoutenable, de bout en bout perturbante. La singularité de ce « personnage témoin », selon l’expression de G.A. Goldschmidt dans sa lumineuse préface, est, en somme, de ne rien prendre comme allant de soi, et à partir de cette posture initiale, c’est bien d’emblée la prétention à un accès au réel nu, immédiat, dépouillé de toute mise en forme préalable - de toute image et de toute « ombre », qu’il fait voler en éclats. C’est d’ailleurs seulement après s’être mis, littéralement, en position de voir (ou d’écouter) - qu’il soit assis sur la cuvette des cabinets, allongé sur son lit ou penché, en train d’épier par le trou d’une serrure - que notre homme s’emploie à consigner ses perceptions avec un genre de minutie qui par son opiniâtreté maniaque, donne l’impression de vouloir emplir de force la vue, la sienne autant que la nôtre. Dans son effort, il va jusqu’à provoquer un voile de larmes en se versant des grains de sel dans les yeux, une méthode artificielle pour dissoudre les formes et les limites admises d’avance, et reconquérir les cernes des objets qui l’entourent. De ce principe systématique d’attention au monde, qui semble vouloir n’accorder le statut de réalité que ce dont le corps se ressent, il résulte des fragments de textes, une suite de plans séquencés qui miment, tout en le reconstituant, le démantèlement de la réalité en images, et sa démultiplication à travers les sensations que le narrateur en a - avec son lot de malaise, d’angoisses et de pulsions sexuelles furtives. Nous découvrons ainsi une pension pour réfugiés, misérable et crasseuse, que jouxte une porcherie avec son décor de terre « humide et noire » et de bois pourri. Un lieu prosaïque, sans grâce ni lumière, tout droit tiré d’un contexte qui n’a pas fini de dire adieu aux victimes de l’Histoire devenues cendres et poussière - celui du début des années 50 dans lequel Peter Weiss, alors membre du Groupe 47, écrit ce micro-récit expérimental à l’écriture étonnamment concrète, de part en part descriptive, et dont l’équivalent iconographique tient dans ces curieux collages en noir et blanc dispersés çà et là dans le texte.
Le récit oscille entre burlesque et tragique.
Le malaise exsude en permanence de la présence matérielle, compacte et à force asphyxiante, des objets, chaises, gobelets et planches, qui envahissent l’espace, mais bien plus encore de l’indifférence qui scelle chacun des pensionnaires à sa misère, à sa solitude. Ainsi en plein repas, « l’incident » que constitue le son d’ « une courroie violemment abattue sur un corps, répété à plusieurs reprises » (celui de la correction qu’administre le père à son fils récalcitrant) est mis sur le même plan que celui de la vision d’un scarabée noir qui se noie dans un tuyau d’évacuation. Alors que plus rien, nous suggère Weiss, ne vient séparer la souffrance de l’homme (de l’enfant) de celle de l’insecte (de la bête), cette communauté de sort ne suscite pourtant aucun élan de révolte, de compassion… Les faits et gestes plus ou moins absurdes qui font le quotidien des pensionnaires, se succèdent, se croisent, s’ignorent, et seul le cocher, dont la venue est attendue par tous, semble créer l’espace d’un court moment un intérêt commun, tandis que son rôle principal dans la grandiose scène finale, terrifiante et ironique à la fois, laisse se débrider la tension d’une énergie jusque-là accumulée… Parmi les protagonistes, la présence discrète mais lancinante du docteur qui se taillade constamment les membres du corps, ajoute aussi au sentiment d’effroi. Les incisions qu’il pratique sur sa chair ne garantissent-elles pas la pérennité du souvenir, et ainsi, la révocation de l’oubli - celui que Nietzsche a appelé le gardien de la tranquillité psychique et de l’ordre collectif ? À travers cette figure de la cruauté dirigée contre soi, se trouvent déjà thématisés les obsessions de Weiss, son destin de juif allemand né 1916, contraint en 1939 à traverser l’Allemagne pour rejoindre sa famille alors en exil en Suède, et à jamais hanté par la culpabilité originelle du corps, la hantise de la punition qu’il génère, et dans le même temps, par le caractère subversif inhérent à ses parties honteuses.
Remarquable par son acuité visuelle (Weiss était aussi peintre et cinéaste), oscillant constamment entre le burlesque et le tragique, ce court texte d’avant-garde, décisif en ce qu’il a marqué la percée de Weiss dans le milieu littéraire allemand du début des années 60 (bien avant donc la parution et le succès de Marat/Sade, de L’Instruction et plus tard de l’Esthétique de la résistance, sa grande œuvre en prose), peut se lire comme la tentative de redonner du corps au monde c’est-à-dire, pour celui qu’on devine avoir été un fin lecteur de Kafka, d’en assumer l’exposition permanente à la faute.

L’Ombre du corps du cocher de Peter Weiss - Traduit de l’allemand par Alban Lefranc, préfacé par G.A. Goldschmidt, éditions Perturbations, 118 pages, 15

Incisions du réel Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°103 , mai 2009.
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