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Zoom Tromper le vide

mai 2009 | Le Matricule des Anges n°103 | par Sophie Deltin

Moins figurant que spectateur de l’existence, le héros ordinaire de Matthias Zschokke passe son temps à essayer de faire passer le temps.

Maurice à la poule

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un destin. Maurice, écrivain public en mal de clients, se trouve insignifiant, terne, inintéressant. Il vivote sans élan dans le quartier nord-est de Berlin, repaire délabré de tous les cabossés et autres spécimens du malheur de l’existence, et quand ce solitaire paresseux ne passe pas son temps boulonné à son bureau, à ne rien faire, il pioche des nouvelles dans le journal, écrit à un ami de Genève, cherche des mots dans le dictionnaire, se met à la fenêtre où son regard - à l’instar de son âme, tout aussi vacante et disponible - peut dériver à loisir dans le vide et se perdre de façon tout aussi aléatoire dans son environnement immédiat. Ou alors il traîne sa lenteur et son ennui dans la rue, devant les boutiques et les bars qui ferment les uns après les autres. « Au fond, je vais bien, si seulement il n’y avait pas cette vie, jour après jour » entrevoit, avec une lucidité blafarde, Maurice pour qui la seule idée de devoir s’entretenir avec son ami Flavian est une vraie torture. Au mieux, sa principale occupation tel un leurre capable de tromper la panique qui menace heure après heure de l’engloutir un peu plus, est d’épier les sons d’un violoncelle qui s’échappent de l’autre côté de la cloison de son bureau. Une façon de vampiriser la vie, sans devoir en passer par les mots, la comédie sociale, la conversation que ce taiseux redoute au plus haut point ? Tel est le paradoxe assumé entre l’indolence mélancolique qu’affiche Maurice et la prodigalité sans frein des mille et une sensations, impressions et éclats de vie dont il se fait, à chaque instant et par oisiveté même, le formidable réceptacle.
Qui se trouve habilité à juger de l’aliénation d’un autre ?
Matthias Zschokke, un Bernois qui vit à Berlin et qui a reçu le prix Schiller pour ce troisième roman, nous livre un récit philosophique, grave et léger à la fois, où le désespoir aux allures de doux désastre se laisse aller à une dérision tranquille. Exister, est-ce expérimenter quelque chose d’extraordinaire, être maître de son histoire au point d’en faire « un bon gros fil rouge, une amarre qui soit solide et qui tienne », ou faut-il admettre que face au cours imprévisible de l’existence, nous sommes condamnés à tanguer à sa surface, ballottés au gré des courants et des récifs ? « A chaque seconde, tout arrive, mais nous ne le voyons pas et nous avons le sentiment que tout est arrêté. Nous croyons que ce qui est intéressant, c’est ce qui sort du lot, ce qui casse le rythme, l’interruption. Mais ce qui est grandiose, c’est le rythme, le flot, l’omniprésence. Si nous étions suffisamment ouverts à tout moment pour voir ce qui nous entoure, notre vie serait pleine de surprises, une vie de rêve, un roman, une aventure perpétuelle. » Tel est bien ce qu’expérimente ce héros débarrassé de tout prestige dont l’ennui, teinté d’une espèce de fatalisme, fait surgir, à la faveur d’une mise en scène quasi phénoménologique de son rapport au vide, c’est-à-dire au contenu du temps, une réserve infinie de possibilités, d’aventures. Et si ce qu’on appelle « talent », cette « chose de l’enfance », s’interroge à plusieurs reprises l’écrivain, n’était-il finalement rien d’autre que la faculté, souvent restée insoupçonnée, latente, à se laisser « inond(er) de l’intérieur » par ce qu’on appelle communément « la réalité » ?
Servie par cette poétique du regard qui permet de rester spectateur et donc étranger au monde, la « ligne » narrative - s’il en est une dans ce qui est pour l’essentiel un mélange de réflexions alambiquées, de « petites proses » au sens walsérien, des micro-histoires abandonnées et vite happées par d’autres - parvient curieusement à nous empoigner, trouvant de quoi puiser son énergie au fil des détails plus ou moins prosaïques, des remarques ou de saynètes loufoques, qui se succèdent ou se croisent. De digressions en digressions, qui l’amènent à passer d’un objet à l’autre avec une nonchalance instable et inquiète, Maurice réussit à s’adjuger une singulière teneur existentielle. Au détour des observations du narrateur, de son humour constant pour dire la solitude fondamentale et le silencieux naufrage dans le quotidien, ou de son ironie - un sourire plutôt, mâtiné d’une tendre connivence, c’est moins l’action qui se trouve dévaluée que toutes ces situations qui révèlent le non-sens de la vie et à l’intérieur desquelles agir revient à gesticuler comme on se débat contre les barreaux d’une prison invisible : en vain.
Dans une atmosphère qui oscille entre le drame comique et le trivial métaphysique, Maurice à la poule s’intéresse aussi en filigrane à la complexité des rapports humains, à la zone de silence, d’incommunicabilité qui les fondent, et à la façon parfois pathétique que déploie un sujet quand il s’efforce d’être tenu pour quelque chose au milieu des autres.

Maurice à la poule de Matthias Zschokke
Traduit de l’allemand par Patricia Zurcher, Éditions Zoé, 272 pages, 20

Tromper le vide Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°103 , mai 2009.
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