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juillet 2009 | Le Matricule des Anges n°105 | par Thierry Guichard

Enlisée dans la Roumanie des années 50, la jeune Letitia cherche à travers l’amour et l’éducation à s’extraire d’un destin d’ombre.

Les éditions Gallimard exhument le premier roman de la Roumaine Gabriela Adamesteanu dans sa version non censurée. Paru en Roumanie en 1975, le titre original décrit mieux que celui choisi par Gallimard le contenu du livre : littéralement, on pourrait le traduire par « La Monotonie de chaque jour ». Un titre moins commercial, assurément, que Vienne le jour mais parfaitement dans la lignée d’Une matinée perdue premier roman traduit en français et publié en 2005. Ce dernier était polyphonique et tenu par une langue gouailleuse parfois, colorée et contrastée ; Vienne le jour n’use que d’une seule voix, celle de Letitia Branea, adolescente lorsque débute le roman dans la Roumanie des années 50, et que l’on suivra jusqu’au point où l’enfant devient adulte, définitivement.
Élevée par sa mère, - son père, divorcé, purge des années de prison sans que sa fille sache et se demande pourquoi - elle vit aussi dans leur chambre unique en compagnie de son oncle Ion, enseignant mis à l’écart de sa carrière universitaire par le pouvoir en place. Père de substitution, Ion est celui qui a renoncé à l’existence sociale, qui poursuit ses travaux entre ses cours donnés au lycée sans espoir de les voir publiés sous son nom. Il préférera faire le nègre de son directeur d’établissement que revendiquer la place à laquelle ses travaux pouvaient lui faire prétendre, s’il n’avait pas, plus jeune, refusé un service à un dignitaire du parti… Ombre parmi les vivants, il porte une humanité bafouée au cœur de ses silences.
La dimension politique n’est guère évoquée au début du livre, comme si Letitia était incapable d’en percevoir la portée, comme si la politique se tenait au-delà de son horizon, derrière les murs de sa vie : la chambre familiale, l’école, ses amies. Ou comme si la chape imposée par le régime de Gheorghiu-Dej et Ceaucescu était la conséquence d’une fatalité immuable. La jeune fille décrit son univers avec une précision proustienne, dans une langue ample mais sans brillance, attentive aux soubresauts sentimentaux. Dans cet univers gris, où l’argent manque, où l’eau ne coule pas toujours dans les canalisations, où il faut jeûner pour s’acheter, avec l’argent économisé, une paire de chaussures rêvée mais qui ne gommera pas l’appartenance modeste, la radio de son oncle vient lui apporter « les signes de l’autre vie qui entraient dans la chambre, l’inaccessible, celle qui ressemblait à ce que je pensais être la vraie vie. » Dès lors, la jeune fille va tenter de trouver la porte d’entrée de cette vraie vie, munie de la seule clé qu’elle pense appropriée : l’amour. Entichée d’un jeune garçon, elle trace le sismographe sentimental des amours adolescentes : les mots qu’on ne dit pas, les gestes qui trahissent, les élans du cœur, les larmes. Ce pourrait être le roman sentimental de toute adolescente occidentale, nourri ici d’une observation si fine que le récit prend des accents de journal intime. Sauf que tout semble étriqué, retenu par un poids qui empêche les élans, les paroles, le don. C’est là que réside la grande force de ce livre : ne pas porter de discours sur les années de dictature roumaine, mais faire sentir, de l’intérieur, la prégnance incoercible du plomb que le pouvoir coule sur le quotidien des modestes. À la monotonie des jours, s’ajoute l’incertitude sur ce que sont réellement les choses : Mihai est-il un amoureux ? Le père de Letitia est-il un prisonnier politique ? Ion a-t-il renoncé à la vraie vie ? Le lecteur, par les ellipses qui séparent les chapitres du livre reste aussi dans le doute, le flou, ce qui renforce son identification avec la narratrice : « le contour des choses se diluait en inquiétude. »
Adamesteanu parvient à faire sentir l’oppression intime.

« C’est qui Letitia Branea ? » demande, dès l’ouverture du livre, le concierge de la Cité universitaire où Letitia attend toujours que « vienne le jour ». Cette question identitaire est peut-être celle qui va la libérer puisqu’elle annonce la visite d’un homme : un ancien élève de Ion, devenu cadre du Parti, que courtise Letitia. Il est la porte vers la vraie vie, celui grâce à qui elle pourra, espère-t-elle, obtenir une carte de résident de Bucarest qui la sortirait de l’enlisement où est mort Ion.
Magistralement composé, le roman s’offre ainsi comme une sorte de monochrome en gris. La subtilité du regard de la romancière, sa capacité à faire sentir une oppression intime épargnent au lecteur l’ennui que la monotonie décrite pourrait engendrer. Au contraire, par la puissance évocatrice qu’elle atteint, Gabriela Adamesteanu fait de sa Letitia, plus qu’un personnage, un mythe. Celui d’une oppression qui ne dit pas son nom, où qu’elle se situe.

Vienne le jour de Gabriela Adamesteanu
Traduit du roumain par Marily Le Nir, Gallimard,
410 pages, 24

Le prix à payer Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°105 , juillet 2009.