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Égarés, oubliés L’opium et la camarde

juillet 2009 | Le Matricule des Anges n°105 | par Éric Dussert

Marin, fantaisiste et opiomane, René Dalize était un plaisant poète. Apollinaire lui a dédié ses Calligrammes.

Charles Marie Edouard René Dupuy, né le 30 novembre 1879 à Paris (VIe), n’a laissé que peu de souvenirs sous cette identité. Subsiste un formulaire de déclaration de son décès, « à remplir par le corps », soit le 414e régiment d’infanterie où il était affecté, le 7 mai 1917, jour où il fut « tué à l’ennemi », à Craonne, sur le plateau de Californie, dans l’Aisne. Sous le nom de René Dalize, en revanche, on ne l’a guère oublié. Ses contemporains, d’abord, ont largement salué sa mémoire, et les historiens de la chose littéraire se sont souvenus de quelques détails piquants de son existence. Notamment qu’il introduisit auprès d’Apollinaire, son ami - avec lequel il cosigna un roman, La Rome des Borgia (1914), après avoir participé à la fondation des Soirées de Paris (1912) -, Max Jacob, André Salmon et Pablo Picasso, une substance qui allait faire fureur dans le monde montmartrois : l’opium. Max Jacob, interrogé le 12 août 1939 par Le Figaro, rappela que « dans les premières années de ce siècle, un officier de marine ami de Guillaume Apollinaire, René Dalize, apporta de l’opium à sa petite amie. Il est bien possible que ce soit là la première apparition de l’opium à Montmartre. Picasso, Delormel (autre ami d’Apollinaire) et moi, nous fûmes invités à goûter à la drogue dans un petit appartement du boulevard de Clichy, je crois. On nous installa sous la table de la salle à manger qui était Henri II. Picasso prit un certain enthousiasme pour l’opium et pendant quelques semaines, Fernande Olivier, lui et moi, nous ne fîmes plus autre chose que de fumer. » Bon praticien des paradis artificiels, militant s’il en est, Dalize s’en fit aussi l’exégète et, dès la livraison inaugurale des Soirées de Paris, entama une série d’articles consacrés à « La littérature des intoxiqués ».
Il mérite une place de choix en marge de l’école fantaisiste.

« Sa poésie était nomade », souligna Gérard d’Houville en 1931. Descendant d’un baron d’empire, fils de Charles Dupuy, le rédacteur en chef de La Gazette de France et du Soleil, et, sans doute, descendant de ce Dupuy des Isles, poète amant de Joséphine de Beauharnais et introducteur du menuet aux Antilles, Dalize s’était engagé dans la marine et atteint le statut d’officier. De son aïeul dansant, il conservait quelque chose de léger, de badin, de sympathique qui le fit apprécier toujours pour son humeur, quand bien même le spectacle de la catastrophe de la Martinique, à laquelle il assista, aurait pu ternir la joie de ce lettré, « indépendant, pauvre et fier, brave et fantaisiste, plein de talent et de curiosité, et aussi de sagesse négligente » (G. d’Houville). Poète de bon poil, de bonne patte et de belle humeur, Dalize fréquenta tout naturellement l’école des « poètes fantaisistes », réunis par Le Divan autour de Carco, Toulet, Vérane, etc., mais il ne prit guère la peine de réunir ce qu’il semait. Ainsi, comme l’indique André Billy en préface d’Au zanzi des cœurs (Le Divan, 1931), la comédie en un acte qu’il rédigea sur la base des Contes de Béhanzigue de son ami Paul-Jean Toulet, « on devrait rééditer les vers de René Dalize, ça ne coûterait pas cher et cela assurerait à notre ami la place de choix qu’il mérite en marge de l’école fantaisiste. » Grâce aux éditions Abstème & Bobance, l’entreprise a peut-être démarré avec la belle réédition de sa Ballade du pauvre macchabé mal enterré, poème de guerre publié deux ans après sa mort en 1919 : « Je suis le pauvre macchabé mal enterré/ Mon crâne lézardé s’effrite en pourriture/ Mon corps éparpillé divague à l’aventure/ Et mon pied nu se dresse vers l’azur éthéré. »
Capitaine d’une compagnie de mitrailleuses, René Dalize avait fait la connaissance au front du poète Jean le Roy et de celui qui deviendra son éditeur posthume, François Bernouard - ils publièrent tous trois un journal de troupe, Les Imberbes, tandis qu’ils pataugeaient dans la boue des tranchées. Lui n’en est pas revenu. Malgré les fastes nombreux de la Camarde en ses longs mois de misère et de peur, Apollinaire, Salmon, Dalize avaient manié, en guise d’exutoire, le vers narquois, ironique, satirique, vachard ou cru. Les moins célèbres de ces « poètes casqués » ont été négligés jusqu’ici, mais la vogue récente des « paroles de poilus » leur a redonné un lustre que leur production poétique n’avait jamais abdiqué. Qu’on aborde Edouard Guerber, le vétérinaire militaire, ou le vaillant sous-lieutenant Jean Arbousset - tous deux en cours de réédition - et l’on constatera que leurs poèmes âpres et drôles tiennent leur rang, lisibles toujours. Une leçon de littérature doublée d’une leçon de dignité, même si, rapporte Laurence Campa d’après la chronique, René Dalize fut « enterré sur place », roulé dans un drapeau. À relire son poème macabre et goguenard écrit deux ans plus tôt, on se prend à imaginer qu’il l’avait deviné : « Satané vent ! Le coryza m’a pris/ Mes pieds humides vers l’azur éthéré/ Se dressent incompris/ Je suis le pauvre macchabé mal enterré ! »

Ballade du pauvre macchabé mal enterré de René Dalize - Abstème & Bobance, 20 p., 7

L’opium et la camarde Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°105 , juillet 2009.