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Domaine étranger La tête à l’envers

octobre 2009 | Le Matricule des Anges n°107 | par Etienne Leterrier

Satirique, Tom Robbins dépeint les affres d’une courtière en bourse plongée dans une tourmente à la fois existentielle et financière.

Comme la grenouille sur son nénuphar

Gwen Mati est une jeune Américaine d’à peine 30 ans, d’origine mi-galloise mi-philippine. Taille moyenne, peau mate, nez pointu, « yeux marron cheveux noirs », petits seins, plutôt jolie, et une voix trop haut perchée à son goût qui lui a valu, enfant, le sobriquet de « couineuse ». Elle est courtière en bourse chez Posner, une banque d’affaires de Seattle, brasse des millions et n’aspire dans la vie qu’à gagner encore plus. Elle roule en Porsche, boit un peu d’alcool non parce qu’elle aime ça mais pour avoir la voix grave, ne fume pas et assaisonne ses salades de vinaigre « plus cher que du champagne ». Elle possède une Rolex en or, un imperméable Armani, et un petit ami Belford, un agent immobilier décrit comme « deux fois plus gentil qu’il est chiant ».
Ce luxe de précisions n’aurait pas de raison d’être si Gwen Mati, ce n’était « toi », lecteur. Tom Robbins a en effet adopté dans l’intégralité de son roman - souvenir de La Modification de Butor ? - une seconde personne du singulier visant à faire de tout un chacun l’héroïne de Comme la grenouille sur son nénuphar. « A l’approche de la trentaine, tu entends le tic-tac de l’horloge. Seulement toi, ce n’est pas des bébés que tu veux faire, c’est du fric. Tu ressens l’envie d’enfler, de devenir grosse de pognon et d’expulser des dollars en argent comme une machine à sous ». L’identification forcée peut plaire ou non. Elle est, dès le début, inconfortable. Et c’est exprès.
Tom Robbins, peu connu en France, est né en 1936 et figure donc parmi les pères du roman pop américain. Il est depuis longtemps considéré aux États-Unis comme un auteur culte dont les romans, satires sociales gonflées aux répliques percutantes et au nonsense distillé sont des classiques sur les campus américains. Publié en 1994, Comme la grenouille sur son nénuphar pourrait avoir été écrit en 2008 puisque Gwen Mati (c’est-à-dire vous), voit sa vie basculer le jour où une crise financière menace de la priver de son job et de lui ravir tous ses espoirs dorés. En un même week-end elle fait la rencontre d’un ancien flambeur en bourse à la dèche revenu de Tombouctou, constate la disparition mystérieuse de sa meilleure amie obèse et du singe apprivoisé de Belford, tandis qu’un mystérieux docteur japonais a découvert le moyen de soigner le cancer du côlon.
« Le rêve américain ne sert à rien pour les gens qui n’ont même jamais rêvé. »
Dans cette avalanche d’événements sans grande cohésion, Tom Robbins s’amuse à écrire un roman saugrenu, tonitruant et mondain, où les raisonnements macroéconomiques ou socio-politiques se mêlent au sexe et à l’astrologie, aux dialogues affûtés comme des scénarios de séries télévisées et à des descriptions psychédéliques qui servent de toile de fond à cette descente aux enfers du Nasdaq. Dans le ton de ce que les Anglo-Saxons qualifient parfois de chatty novel, les hyperboles humoristiques, aphorismes désabusés, et autres métaphores fantaisistes achèvent de donner à ce roman un style à mi-chemin entre l’art et la manière.
Satirique, forcément satirique, Comme la grenouille sur son nénuphar n’aurait probablement que peu d’intérêt sans cet alibi qui sauve parfois in extremis le roman d’un cynisme complaisant : « Pas question que tu lui donnes ce billet de cinq dollars (…). Toi aussi tu as des problèmes financiers et ces gens-là n’ont pas à se soucier des mensualités de ta Porsche, ni du crédit de ton appart. » Si satire il y a, elle est dans tous les cas soumise aux exigences d’un petit conte immoral somme toute assez réjouissant : Gwen, assez peu assagie par ses déconvenues, finit par faire ses adieux à un monde dont Tom Robbins laisse les valeurs matérialistes intactes, si l’on excepte quelques - innocents - coups de griffe : « Personne ne peut nier que dans cette société obsédée par la sécurité nationale, avec une industrie militaire qui tourne à plein régime vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous avons prospéré. (…) Aujourd’hui que le fossé entre riches et pauvres s’est élargi, les vieux rêves traditionnels du genre tout-est-possible-en-Amérique s’y trouvent engloutis ».
Et voilà peut-être en fin de compte le véritable intérêt du roman de Tom Robbins. Tout en rallongeant d’abord la liste des épopées de ces héros contemporains que sont les traders, brokers et autres courtiers, il s’interroge sur les raisons d’une telle promotion romanesque, qui coïncide paradoxalement avec l’idée que l’American dream n’existe plus. À l’inverse de ces romans à succès du début du siècle qui voyaient l’immigré passer capitaine d’industrie, Tom Robbins propose sous un humour caustique une vision de la société américaine en plein désarroi, et touche peut être ici à la vraie critique : « Le rêve américain ne sert à rien pour les gens qui n’ont même jamais rêvé ».

Comme la grenouille sur son nénuphar de Tom Robbins
Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Happe, Gallmeister, 432 pages, 24,90

La tête à l’envers Par Etienne Leterrier
Le Matricule des Anges n°107 , octobre 2009.
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