L’horizon de la science-fiction semble balisé par les écrivains américains, entre Philip K. Dick, Robert Silverberg et Dan Simmons. De surcroît, si peu de femmes s’illustrent dans le genre, c’est encore une Américaine, Ursula Le Guin, qui fit figure d’exception. Aussi faut-il remarquer à cet égard l’irruption d’une Madrilène, Rosa Montero (née en 1951), dont l’anticipation s’exerce dans les « États-Unis de la terre », en l’an 2111. Dans la lignée du film Blade Runner de Ridley Scott librement inspiré du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick, elle met en scène une « répliquante » audacieuse.
Pouvons-nous imaginer d’accéder à l’immortalité ? Du moins ce rêve, ce projet, deviendrait l’apanage de riches magnats. C’est aux abords d’une entreprise vouée à de telles recherches que l’androïde et technodétective Bruna Husky chausse une sorte de cape d’invisibilité, et se lance dans une périlleuse enquête, alors qu’un attentat terroriste menace les installations de l’entreprise Eternal. Autour d’elle, les « points Bio » que détient chaque être humain, les « civilisations extraterrestres », les « téléportations », les robots domestiques, les « technos de combat », les « guerres robotiques » pullulent en un vaste univers aux nombreuses chausse-trappes.
Cette créature d’origine technicienne est douée de capacités intellectuelles considérables : « Quelle chance que sa tête de calcul connaisse par cœur des milliers de mots de passe élémentaires ». En outre, les « neurocinéticiens » ont intégré à son service une conscience humaine, une mémoire et des sentiments. Alors qu’elle est programmée pour s’autodétruire le moment venu, ne doit-elle pas lutter pour sa survie ? Sur le point de mourir, la voici sauvée in extremis par un certain Paul Lizard, un policier amoureux d’elle. Qu’est-ce qu’être humain ? S’agit-il d’un concept obsolète ?
Nul doute que les inquiétudes face aux incessants et exponentiels développements technologiques, face à l’intelligence artificielle dont on ne restreint plus l’expansion, soient à la source de ce qui peut passer pour une dénonciation des errements dangereux d’une science devenue folle. Sans compter qu’au-delà d’une humanité inférieure à peine nourrie d’oxygène, une oligarchie s’arrogerait la toute-puissance de l’éternité. En ce sens la patronne de « Minerva, la méga-entreprise électronique », Louise Chirou, qui se prétend « la femme du futur » est l’allégorie du danger technototalitaire. Ainsi fomente-t-elle d’affreuses manipulations : « Eh bien, ma petite Bruna, le grand moment est arrivé. Le baiser par lequel tu vas transférer ton âme à Titania ».
Ultime volume d’une tétralogie consacrée au personnage récurrent de Bruna Husky – dont le troisième volet, Le Temps de la haine, est conjointement réédité chez Métailié –, ce thriller science-fictionnel brillant est pimenté par un brin de romance. Le drame personnel rencontre la tragédie civilisationnelle, lorsque l’on se heurte à des « animaux difficiles » – tels que l’annonce son titre de prime abord mystérieux. S’agit-il de la résistance des humains traditionnels, ou bien de cette nouvelle animalité brutale que détiendrait une intelligence supérieure et menaçante ? Ne dirait-on pas que l’androïde qui est notre courageuse protagoniste est tout aussi humain que beaucoup d’entre nous… Entre poursuite policière et dystopie, le spectre est à notre portée. Car « Titania va s’occuper de tout. De la police, de la politique, de la vie ».
Thierry Guinhut
Des animaux difficiles, de Rosa Montero
Traduit de l’espagnol par Myriam
Chirousse, Métailié, 288 pages, 20,50 €
Domaine étranger Le sens de la finitude
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Thierry Guinhut
Les avatars de l’intelligence artificielle et de l’immortalité au cœur d’un roman de science-fiction policière, par Rosa Montero.
Un livre
Le sens de la finitude
Par
Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.

