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Poésie Les écarts de Picard

novembre 2009 | Le Matricule des Anges n°108 | par Etienne Leterrier-Grimal

L’écrivain poursuit l’œuvre facétieuse et sceptique d’un moraliste, entamée depuis quinze ans chez José Corti.

Journal ironique d’une rivalité amoureuse

Variations sur le réel

Il est toujours plus prudent d’observer « une distance de sécurité avec le réel ». Ce précepte, qui aurait sans doute plu à Henri Michaux, résume beaucoup des livres de Georges Picard pour qui l’on ne se garde jamais trop d’une promiscuité déplacée avec les choses. D’où ce livre, au titre musical, qui paraît : Variations sur le réel. C’est aussi ce qui caractérise le narrateur du Journal ironique d’une rivalité amoureuse qui fait partie de ces prudents pour qui les prestiges de l’imaginaire valent bien mieux qu’une prosaïque idylle. Un beau jour, il se met donc à sublimer sa voisine du dessus, rebaptisée par ses soins d’un prénom aussi clinquant qu’il est bizarrement shakespearien, mais prometteur de possibles héroïques : Cymbeline.
Georges Picard n’a pas besoin de plus pour faire acte de littérature que ce léger, que cet imperceptible décollement du réel. Le Journal ironique… s’annonce dès lors comme la chronique dilettante d’une impossible conquête amoureuse par laquelle le héros s’aventure peu à peu loin des rives du réel avec un ravissement sans égal. Toute adhésion au monde écartée, place à la lutte contre un fourbe de comédie (son meilleur ami, Vasco) qui, lui aussi, a aperçu la belle et qui, suprême insulte du pragmatique au rêveur, projetterait même de l’inviter au restaurant. Et, en fond de scène, servant d’adjuvants : un lion pelé du zoo, un cordonnier vietnamien, et un coursier sans papiers. « Il faut prendre les gens pour ce qu’ils sont vraiment, des morceaux de vie à la dérive » : on devine, à lire les lignes du Journal ironique…, ce que l’écriture de Georges Picard doit à la généalogie des personnages du renoncement, de l’ennui, de la paresse ou du refus de participer au monde, à tous ceux qui ont « aimé mieux pas », ou « être petit, et le demeurer » : les Oblomov, Bartelby, Jakob von Gunten, et autres Plume.
Ce que le Journal ironique… offre sous forme d’une fable, Variations sur le réel le décline sous la forme d’une suite de textes brefs, poèmes en prose, aphorismes, ou de ce que l’on a envie de qualifier d’exercices spirituels : « Il y a un abîme sous les choses. Et même sous les choses les plus familières ». Rien de chrétien, bien sûr, dans le détachement du monde auquel ces lignes invitent. Notre auteur est trop philosophe de formation pour se prendre dans ces miroirs aux alouettes. Si Georges Picard entrouvre la question ontologique, c’est comme Michaux ou Oblomov, depuis son lit, c’est avec la naïveté pascalienne, à défaut de sa foi, c’est, enfin, en poète solipsiste : « l’essence de la vie se dévoile surtout quand aucune illusion factice ne déroute cette pleine conscience qui vaut par elle-même ». Ou encore : « Le péché humain, c’est le manque d’attention, notre cerveau se laissant accaparer par des préoccupations dérisoires ».
Ce « sourire de la raison » toujours teinté d’indolence.
S’il sait glisser dans tous ses textes la pointe subtile qui en rend la lecture si drôle, Georges Picard n’est pas un chantre du sarcasme. Certes, son ironie fustige au détour d’une phrase la misère contemporaine et prend en aversion le confort de toute définition (il était l’auteur d’un De la connerie, en 2004). Quand il semble rire, c’est en recourant à cet ironique « sourire de la raison », toujours teinté d’indolence et de sympathie pour ce qu’il fustige. L’ironie picardienne n’est pas celle de Socrate, c’est celle de Jankélévitch, elle caresse ce qu’elle moque, elle « sépare et elle réuni(t) », elle est diastole et systole, à l’image de son héros transi de désir, à la fois médiocre et sublime lorsque sa grisaille douillette de bureaucrate s’illumine de velléités héroïques : « Alors quoi ? l’ennui bureaucratique jusqu’à la fin ? Autant partir pour le Harar ! ». Voilà tout l’esprit des écrits de Georges Picard : Pécuchet se rêvant Rimbaud. Or, perçue comme telle, l’ironie n’est plus un rire mais une mise en congé du sens définitif : « Il faudra vous faire à l’idée que le Sens, dont l’orbite est légèrement inclinée et elliptique, a pour vocation de devenir un objet astronomique à l’usage des nouvelles générations, invitées à en commémorer le passage régulier, sur notre horizon (…) tous les dix-sept ans ».
C’est sous cet horizon que Georges Picard prend place parmi les moralistes ironiques et autres contempteurs de la bêtise humaine que sont les Flaubert, Rimbaud, Bloy, ou encore La Bruyère, avec qui il partage un style à l’économie redoutablement efficace, plus proche de l’outil de l’entomologue que de la plume. « Oh je sais bien dans quelle drôle d’histoire je me suis empêtré. Drôle, parce que plate comme un feuilleton et dans le même temps, ouverte sur ce que, pathétiquement, je pourrais appeler une énigme ». Le monde a besoin de ces virtualités de l’esprit, comme des antidotes offerts à sa - bien trop réelle - virtualisation en cours.

Journal ironique d’une rivalité amoureuse
et Variations sur le réel de Georges Picard José Corti, 136 et 132 pages, 14 chaque

Les écarts de Picard Par Etienne Leterrier-Grimal
Le Matricule des Anges n°108 , novembre 2009.
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