La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Essais Vous avez dit bizarre ?

février 2010 | Le Matricule des Anges n°110 | par Marta Krol

Inventive et ciselée, la prose de Shelley Jackson tricote des mondes avec La Mélancolie de l’anatomie..

La Mélancolie de l’anatomie

On le verrait bien illustré de quelques images à la chromatique sobre et au trait ultraprécis, d’un Alfred Kubin ravigoté. La trouvaille du livre consiste à s’emparer d’un objet familier car inscrit dans les fonctions ou dysfonctionnements du corps - cheveu, sang ou sperme, mais aussi sommeil, œuf ou lait, et même fœtus et cancer - et procéder à son endroit à un étonnant pastiche de récit-description à la fois scientifique et subjectivé : « Le trou que j’avais fait (dans l’œuf) s’est rempli de liquide et brillait comme un œil minuscule. La chair tout autour s’est mise à enfler ; pour finir elle a enflé suffisamment pour se refermer sur le trou ». Cependant, et malgré le clin d’œil du titre, le projet de Shelley Jackson (née en 1963) n’est pas critique mais bien artistique, celui de donner forme et consistance à des éléments empruntés au réel, et par elle investis de caractéristiques imaginaires, de manière à les rendre méconnaissables et étranges. Ce qui aboutit quelquefois à de grands moments de prose poétique : « Cœurs sombres, plus lourds que la masse elle-même. Trop lourds pour être supportés par la réalité, ils y perforent un trou et s’y enfoncent jusque dans le rêve en dessous. Ils palpitent doucement au fond d’un puits de gravité ». Pour cela, la forme du récit, donné comme authentique, s’intrique avec le genre de la description prétendument objective, en aboutissant à un effet de vérité tel que seule l’expérience que le lecteur a du monde puisse l’invalider. Mais, dans un autre monde…
La ressource jouissive du fantastique réside ici justement dans ce décalage, que l’on ne se lasse pas de savourer, entre la connaissance qu’a le lecteur de chaque motif soumis à l’étude, et l’incongruité de ses attributs présentés de manière la plus sérieuse et véridique qui soit. La créativité de l’auteure semble indépassable en matière de ce qu’on peut dire, penser ou percevoir du nerf ou de la graisse, y compris quand on admet que le nerf ou la graisse ne sont pas ce que l’on croit ; notamment, les anamorphoses inventées par Shelley Jackson confèrent fictivement à leur sujet une vie autonome, et d’une certaine manière supérieure, dans le monde. Si bien que l’humain s’en trouve dépassé, dominé à la fois intellectuellement et matériellement, et résigné à, voire satisfait de, sa docile dépendance.
Le leurre empirique du texte est dû, en grande partie, à la finesse de l’outil langagier, pour la plus grande délectation du lecteur. Préhensile, précise, désaffectée, la langue excelle surtout pour rendre compte du détail des matières et des textures, sans démériter pour autant sur les sujets plus abstraits, qu’elle parvient à pourvoir d’une concrétude à la Salvador Dalí : « La journée était chaude, multicolore et tumultueuse, pleine d’épicerie et bruyante de ballons de basket. Les smoothies renversées se transformaient en cuir fruité sur le trottoir ».
L’allusion ostentatoire au monument de la prose anglaise du XVIIe siècle, L’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, que le lecteur français doit (depuis peu) au même traducteur, s’arrête à un jeu de mots intertextuel. Encore que, on reconnaît au livre une tournure un tantinet baroque : sans exhiber la démesure et la truculence burtoniennes, échevelé est le choix du sujet et échevelée son approche. En outre, l’allure imprévisible de chaque texte en fait oublier le sujet supposément traité par le chapitre (un type de tempérament), comme le font aussi les abyssales divagations de l’érudit clinicien. Il n’en demeure pas moins que la lecture du livre ne désavoue pas son titre ; quelque chose de mélancolique et doux émane indéniablement de ces beaux et étranges objets littéraires, semblable à l’aura que diffusent les toiles de Balthus ou de Magritte.

La Mélancolie de l’anatomie
de Shelley Jackson
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner, José Corti, 273 pages, 20

Vous avez dit bizarre ? Par Marta Krol
Le Matricule des Anges n°110 , février 2010.
LMDA papier n°110
6.50 €
LMDA PDF n°110
4.00 €