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Domaine français La subversion Leftah

avril 2010 | Le Matricule des Anges n°112 | par Sophie Deltin

Un roman et un recueil de nouvelles posthumes pour apprécier la plume de ce grand conteur de l’insurrection par les corps.

Récits du monde flottant

Tout autant que les nouvelles, récits et proses de toutes natures, les romans de Mohamed Leftah, né à Settat au Maroc en 1946, composent de bien étranges agencements. Quiconque a goûté au charme vénéneux des Demoiselles de Numidie (1992, éditions de l’Aube), a peu de chances de ne pas avoir succombé à celui d’Au bonheur des limbes (La Différence, 2006) ou plus récemment, du Jour de Vénus (La Différence, 2009), tant les créatures et les lieux, le sexe et l’alcool, y sont contés avec une jouissance de la langue qui est comme affranchie de toutes limites. Aussi dans ce roman inédit, écrit en 2006 au Caire deux ans avant sa mort en juillet 2008, retrouve-t-on condensée la prose tellement singulière de l’écrivain marocain, avec cette volupté volontiers précieuse du mot, arabe et français, et d’un phrasé toujours exigeant en matière d’euphonie.
Au cœur du Quartier Boussbir, dans l’ancienne médina de Casablanca, ont vu le jour des jumeaux qui forment maintenant un couple d’amants incestueux. Le désir violent, monstrueux et inexpugnable qui est chez Mohamed Leftah le véritable protagoniste de l’écriture, agit comme une force explosive, capable de briser les contraintes, les interdits, sociaux aussi bien qu’intimes. Le célébrer pour ce chantre de Rimbaud et de Jean Genet, c’est cultiver une forme d’insurrection par les corps non moins que par l’esprit. Entre elle, Hawa (« amour » en arabe), et lui, Zapata - mais le lecteur familier de Leftah ne sait-il pas d’avance combien le nom est, chez ce fin arpenteur des étymologies, saturé de mémoire vivante ? - l’amour flamboyant et terrifiant à la fois est là pour revendiquer son incompatibilité avec les lois du monde. En effet, la transgression - ici l’inceste - comme expression du désir justicier et de la révolte qui embrasent les marginaux, les humiliés et les exclus de l’ordre social, est le seul moyen de transfigurer l’origine bâtarde de ces deux êtres nés de Warda - la prostituée au nom de rose - et d’un soldat américain débarqué à Casablanca au cours de la Seconde Guerre mondiale. En célébrant au vu et au su de tout le monde les « noces » de sa progéniture sacrilège, « ce n’est, commente Warda, que haine, revanche et vengeance contre un monde qui m’a exploitée, méprisée, tout en jouissant de mon corps, sans tendresse, sans amour. (…) c’est ma haine inextinguible des bien-pensants que je célèbre ». Une rage éperdue que l’on retrouvera d’ailleurs dans « Le crime de Faty », une nouvelle d’une violence et d’une cruauté difficilement oubliable, qui voit Faty se venger du viol dont elle a été la victime…
Renouant avec les accents de la tragédie antique - mais c’est aussi du côté du mythe, de la fable, du conte et du poème que le style hybride de ce récit héroïque va puiser -, Hawa et Zapata s’engagent dans un jeu séquencé et chorégraphié, imprimant à leur corps la dynamique des variations d’un texte scandé par le chant de l’amour - entendez celui, incantatoire, qu’élève Hawa, « chœur, choreutes et coryphée » à la fois, et dont un narrateur désigné dans sa fonction de « scribe » se fait scrupuleusement le dépositaire, soucieux « de porter bien loin le rayonnement de ce chant de l’inceste ». De fait, tout se métamorphose sous l’effet de cette « arme miraculeuse » - le chant et l’écriture. À commencer par Warda, la mère des jumeaux, sacrée « vestale » du feu du désir et du poème. Zapata surtout, dealer et maquereau incontesté du quartier, dont les bagarres avec le voyou et chef de bande rivale, Spartacus, sont métamorphosées en hauts-faits dignes d’un combattant épique. Dans l’un des derniers chapitres du roman, aux accents nietzschéens, et après avoir narré les libations du héros avec « le sang de singe » ainsi que l’éclat de son « être musical », c’est non sans désinvolture ni impudence que l’auteur restitue « encore quelques faits et dits de Zapata ». Zapata, nouveau prophète arabe ?
Des récits nourris par une érudition joyeuse.
Nourris par une érudition joyeuse, agile et vaste (de la mystique persane à la culture grecque antique ou japonaise), les Récits du monde flottant proposent une galerie de personnages tout en nuances et contradictions, allant du grotesque au tragique, et que certaines nouvelles, ostensiblement politiques (« Puits »), ne manquent pas d’offrir en miroir de la société, marocaine et cairote notamment. Contre le fanatisme imbécile et sans esprit (« La fin de Al Boh »), contre les ravages d’une foi réduite à « un catalogue d’interdits » (« Trois nuits merveilleuses »), contre « l’infinie lâcheté humaine » et le crime d’indifférence, la plume perturbatrice de Leftah, tout à sa quête d’un droit à l’indignation et à l’assistance de l’homme (« L’homme qui rendit la vie à tout le genre humaine »), en appelle à l’énigme fastueuse de la beauté du monde, amère, ambivalente, mais seule capable de mettre l’homme sur le chemin de sa liberté.

Hawa et Récits du monde flottant
de Mohamed Leftah
La Différence, 128 et 112 pages, 12 chaque

La subversion Leftah Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°112 , avril 2010.
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