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Vu à la télévision D’addictions et de soignants

mai 2010 | Le Matricule des Anges n°113 | par François Salvaing

Un jour qu’elle arrive à son travail, une jeune infirmière à domicile découvre, installés près de la chambre de sa malade, des joueurs de poker. Ils reviendront, elle les regardera, s’enhardira même, lors d’une pause, à s’étonner d’une annonce. Elle est prise. Et quand elle perdra son travail, elle n’hésitera pas longtemps à chercher une table où risquer sa science fraîche et l’argent de son ménage. Même plus tard, enceinte, même fraîche accouchée, à l’insu de son mari elle sort des nuits entières justifier le pseudo de La Tueuse que, pour jouer aussi, le jour, sur Internet, elle s’est attribué. Après quelques gains, elle plonge, et pour se rattraper, plonge toujours plus profond…

Schéma archiconnu, notamment de Timothée, qui dévora jadis Le Joueur de Dostoïesvki et naguère La Marche de Radetsky de Joseph Roth, et qui considère comme l’un des chefs-d’œuvre du film noir L’Arnaqueur (The Hustler, 1961) de l’Américain Robert Rossen (à ne pas confondre, svp, avec un autre Robert, metteur en scène français au patronyme approchant mais aux mérites très inférieurs). Pourtant, La Tueuse le tient très honorablement en haleine, malgré l’ignorance presque complète où il est des subtilités du poker pratiqué, variante en vogue appelée croit-il comprendre Texas Hold’em… Première réalisation de Rodolphe Tissot, le téléfilm témoigne d’une prometteuse intégrité dans la construction et la narration, et d’une capacité à choisir et diriger les acteurs assez peu répandue (remarquable Adrienne Pauly, dans le rôle-titre).

L’angoissante thématique du film lui flotte encore dans le crâne quand le lendemain, errant, il entrevoit un de ses héros de série, le majestueux, tortueux et irascible Cracker, qui promet à son épouse, sur son lit de parturiente, que jamais plus il ne jouera… Sur la chaîne d’à côté un acteur-chanteur commente comme chaque semaine un tournoi en cours à Las Vegas. Ici, fervente enthousiaste du jeu et de ses as, aucune allusion aux addictions, aucune mention du genre de celle que se voient contraints de coller les marchands de cigarettes : JOUER RUINE, par exemple…

On estime aujourd’hui, entend quelque part Timothée, que les conduites addictives (à des produits ou/et à des comportements) sont impliquées dans près d’un tiers des morts prématurées - autrement dit : survenues avant 65 ans. Ce qui explique sans doute ce Nous sommes très nombreux, si l’on prend la peine d’y regarder, à donner l’impression de ne pas aller très bien, que commence par répondre un psychiatre à un animateur qui veut absolument savoir comment, à quels indices, symptômes, tics ou Dieu sait… comment Diable reconnaître le type qui risque de vous pousser sous une rame de RER.

Si les suicidés de France Télécom sont, aux yeux de Timothée les hommes de l’année, le pousseur du RER aura été l’homme d’une semaine. (Il lui rappelle, par parenthèse, un roman fané, d’André Gide, où un personnage artistiquement nommé Lafcadio poussait par la portière d’un train de nuit un parfait inconnu. Cela s’intitulait Les Caves du Vatican. Pourtant il n’y était pas question de pédophilie. Ni de schizophrénie au demeurant. Seulement d’une acrobatique théorie de l’acte gratuit.) Le pousseur du RER précipite les JT effarés et voraces vers cette folle question : à quand le risque zéro, Un monde sans fous ? Mais que fait la police ? Soit, n’est-ce pas, la psychiatrie… Sur la 5, un ambitieux documentaire de Philippe Borrel tentait récemment de faire le point sur l’état de la France en matière de santé mentale. (En cinquante-deux minutes. Quand, il y a vingt-cinq ans, sur le même intitulé, Daniel Karlin et Tony Lainé disposèrent de quatre fois plus… À cela aussi, Timothée mesure la dégradation des services publics.)

Par hasard ou pour « coller à l’actualité », Un monde sans fous ? s’ouvrait sur le cas d’un schizo mort dans la rue à 42 ans, dont mère et docteur avaient depuis des mois perdu la trace. Sans ses médicaments, c’était sûr : il se ferait du mal, ou aux autres, dit la mère, vidée. Ensuite, cela zigzaguait et tâtonnait, d’un hôpital de jour et d’un centre de soins à un futur laboratoire, d’un magistrat à un neurologue et à une souffrante à qui l’on demande des mots commençant par la lettre P et qui égrène ce lent chapelet : Papa… Psychologie… Pharmacie… Parloir… Pénitencier… Purgatoire…

Les soignants qui témoignaient, sauf un, disaient leur inquiétude devant leur manque de moyens (en lits, en personnels) pour répondre humainement à l’afflux de malades. L’enthousiaste exception était le futur directeur d’un laboratoire qui voyait poindre un âge nouveau, radieux, où l’on pourrait corriger les déviances par l’implantation dans le cerveau de sondes puis, comme pour le cœur, de pacemakers, de puces… Expériences en cours, outre-Atlantique puis ici…

Au fait, le centre de soins cité dans le docu, ça n’a pas échappé à Timothée, avait nom Antonin Artaud. Justement, notre héros, tout à l’entreprise de relire sa bibliothèque de A à Z, en est à L’Homme et l’enfant d’Adamov. Juste après guerre, l’auteur descend à Rodez voir Artaud à l’asile. Il nous raconte sa vie : « Si vous n’êtes pas sage, monsieur Artaud, on va vous faire encore des électrochocs ». S’il n’est pas sage, Timothée commence à craindre qu’on ne lui instille une puce.

D’addictions et de soignants Par François Salvaing
Le Matricule des Anges n°113 , mai 2010.
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