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Domaine étranger Junkie enragé

juin 2010 | Le Matricule des Anges n°114 | par Sophie Deltin

Avec l’ironie clairvoyante que confère le vécu, Jörg Fauser touche au nerf de ce que fut la RFA des marginaux et de la contre-culture.

Matière première

étonnant personnage que Jörg Fau—ser, né en 1944, passé par les affres de la drogue dure et de l’alcool, qui après le succès international de Bonhomme de neige (1981/Gallimard, 2005), mourra de façon accidentelle (écrasé par un camion après avoir fêté son anniversaire) en 1987, soit trois ans seulement après la parution de Matière première. à l’instar de l’un de ses compatriotes Rolf Dieter Brinkmann (1940-1973), l’auteur du grand Rome, Regards (Quidam éditeur, 2008), lui aussi mort accidentellement et trop tôt, il est l’un de ceux qui ont tenté d’injecter les expérimentations littéraires de la Beat Generation (Kerouac, Ginsberg, Burroughs) dans l’atmosphère rance et conformiste de Allemagne de l’Ouest alors en plein « miracle » économique.
Harry Gelb, l’alter ego de l’auteur dont le récit nous raconte les tribulations, fait partie de cette même génération née à la fin de la guerre qui veut « faire voler ce monde en éclats ». Dans son errance à travers les modes alternatives et contestataires qui en Allemagne de l’Ouest fleurissent déjà aux marges de l’abîme, sa « matière première », c’est d’abord l’opium qu’il s’administre à la seringue - une « petite mort » qui dès le seuil du roman lui ouvre « les portes de la perception » sur le toit miteux d’un hôtel à Istanbul. Une fois de retour, et comme pour mieux en finir avec les mythes, les rites et les codes de la société ouest-allemande, c’est aux nouvelles formes de relations au sein d’une communauté berlinoise qu’il s’essaie, distribuant à qui veut l’entendre les idées de La Fonction de l’orgasme de Wilhelm Reich. Enfin on le retrouvera à squatter un immeuble à Francfort avec des groupes communistes et anarchistes. Les répressions mises en œuvre par l’état policier se déchaînent, les noms de Baader et de Meinhof sont alors dans toutes les bouches. Quoique désenchanté, et volontiers sceptique, Gelb n’en cultive pas moins le désir de « faire quelque chose de sa vie ». Aussi quand il n’est pas en manque, il lit (Roth, Fallada, Burroughs, mais aussi Chandler, Greene), et surtout il écrit c’est-à-dire doute, persévère et se convainc à maintes reprises d’« être sur la voie ». Son roman qui s’appellera Stamboul blues, est censé « constituer un travail pionnier en allemand », bien loin du moralisme qui émane de toute « cette bouillie allemande » et fait office de culture officielle.
Un portrait politique, social et intellectuel.
Un jour, alors qu’il travaille pour un journal underground, Gelb part à Londres interviewer Burroughs sur son expérience des drogues mais surtout sur la cure à l’apomorphine qui l’a fait décrocher : « La formule de l’apomorphine, lui explique l’inventeur du cut-up, est une contribution au nettoyage et à la désintoxication de la planète. Désintoxiquer de quoi ? De la maladie, de la dépendance, de l’ignorance, des préjugés et de la bêtise. La question se pose : les gens qui sont au pouvoir aujourd’hui ont-ils intérêt à cette désintoxication ? Vous connaissez la réponse à cette question, jeune homme »
De fait, troquant une addiction (l’opium) contre une autre (l’alcool), Gelb n’est pas dupe de cette intoxication volontaire. L’addiction primordiale, celle qui reste pour lui sans remède, c’est l’écriture qu’il abreuve avec tout ce qu’il trouve à portée de main, ou plutôt à portée de regard : les « existences pépères » du conformisme blasé petit-bourgeois dont il garde de temps à autre le fantasme, autant que les « gesticulations » et le « baratin » des leaders radicaux ou de ces « apprentis révolutionnaires » auxquels il se frotte. C’est plus généralement l’espoir de changement embrassé par toute une jeunesse allemande de l’époque, aussi bien que sa propre naïveté, qui deviennent la cible de son humour grinçant. Parfois, le ton tout en dérision prend un tour franchement plus acide : ainsi de « l’arnaque » des révolutions dont il exhibe le mensonge primordial. La critique peut même devenir sans nuances : « Tous les mêmes, enrage-t-il dans son radicalisme existentiel, les communistes, les nazis, les parents, l’Eglise, la critique littéraire, le supplément culture, l’éditorial, le combat révolutionnaire, la RAF, le capital, la télé, le club Voltaire, le pacifisme, la guérilla, Mao, Trotski, la Faction rouge Droit, le milieu underground… ils avaient monopolisé la conscience, l’amour, le bonheur de l’humanité. »
N’appartenant ni véritablement aux exclus (« j’étais le marginal qui, même chez les marginaux, restait en marge ») ni à un milieu particulier (ses déboires dans le monde du travail), c’est finalement dans les livres qu’il écrit que Gelb peut trouver la marge où vivre.
En retraçant l’histoire de ce loser au quotidien - une suite d’espoirs et de défaites, de rencontres et de précarité croissante - Fauser fait davantage que dessiner le trajet biographique d’un franc-tireur de la résistance. C’est bien un portrait politique, social et intellectuel de la RFA qu’il restitue, dans sa profondeur de champ.

Matière première de Jörg Fauser
Traduit de l’allemand par Marie Bouquet
Léo Scheer, « Laureli », 336 pages, 19

Junkie enragé Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°114 , juin 2010.
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