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Zoom Une femme hors cadre

juin 2010 | Le Matricule des Anges n°114 | par Sophie Deltin

Le romancier Christoph Hein retrace le parcours d’une artiste, acharnée à conquérir son indépendance, en butte aux ornières de la société est-allemande.

Paula T. une femme allemande

Frau Paula Trousseau est morte. Suicidée dans un fleuve en France. C’est son fils Michael qui nous l’apprend au début du roman, ainsi qu’à un homme que sa mère a aimé et dont elle a souhaité qu’il administre son œuvre à sa disparition - ce qu’il refusera. Curieusement, un autre légataire a refusé ce qui lui était destiné : Cordula, la propre fille de Paula, qui n’a rien voulu savoir d’un manuscrit - en fait les propres mémoires de Paula sur la lutte obstinée qu’elle mena quarante ans durant pour affirmer et réaliser sa vocation d’artiste, et dont le livre tire sa substance sur plus de 400 pages. Contrairement à ses précédents romans, tels La Fin de Horn (1999) ou plus récemment Prise de territoire (2006), l’intérêt de celui-ci ne tient pas à l’originalité de sa forme : d’une prose classique, le cours étale, monotone, presque morose de la narration laisse heureusement de temps à autre s’immiscer des vignettes énoncées à la troisième personne sur l’enfance de Paula.
Paula veut peindre, mais dans le contexte de la RDA, où la femme en est généralement réduite à témoigner de sa reconnaissance éternelle à l’homme qui l’a choisie pour épouse et l’entretient, cela sonne en soi comme une provocation. Véritable ferment de rupture, la peinture n’est pas seulement pour Paula le moyen de sortir de la répétition et de l’hétéronomie (qu’incarne le sort de sa mère alcoolique et suicidaire). « Pour moi, peindre est le plus important, bien plus important que le mariage et l’amour. Si je ne peux pas peindre, j’en mourrai » plaide-t-elle auprès de ses parents, juste avant le concours d’entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin où elle veut tenter sa chance. « Le mariage est la plus grande chance qui te sera offerte dans la vie, la sermonne Hans, son fiancé beaucoup plus âgé qu’elle. Saisis-la, ne la laisse pas échapper. C’est à prendre ou à laisser. »
Désabusé ou lucide, l’auteur constate que l’art ne peut sauver.
Paula est reçue aux Beaux-Arts à Berlin - et se marie aussi finalement. Mais très vite, son mari fait tout pour la dissuader, allant même jusqu’à la mettre enceinte contre sa volonté (« un viol » dira-t-elle). D’un piège (le père) l’autre (le mari), c’est pourtant de cette mise sous tutelle permanente, assimilée à un « dressage », que Paula va parvenir à se libérer. En obtenant son divorce, dont elle assumera non sans douleur de perdre sa fille Cordula,c’est finalement le refus opiniâtre de renoncer àelle-même (à sa solitude, à son indépendance) qui la feratenir bon envers et contre tout(de l’incompréhension aux préjugés, du mépris aux calomnies). En réalité, le personnage que dépeint méticuleusement Christoph Hein n’engage pas forcément la sympathie. Déterminée jusqu’à l’obstination, endurcie certes mais volontiers froide, voire cruelle, Paula n’est pas dépourvue d’opportunisme. Ainsi n’hésite-t-elle pas à devenir la maîtresse de l’un de ses professeurs.à l’un de ses futurs amants, elle ira même jusqu’à dissimuler l’existence de leur enfant.Sans doute est-ce un peu des aléas de l’histoire politique et sociale de la partie orientale de l’Allemagne que le romancier né en Silésie en 1944 donne ici à percevoir, mais le parti pris, assurément la force du livre, est de les faire apparaître précisément aux seuls points d’impact qu’ils laissent dans le parcours privé et individuel de Paula, « une femme allemande » - de façon oblique donc, et seulement à la faveur de détails ou à certains moments précis de son existence.
Ce roman de formation qui se lit comme une étude de caractère très réussie, reste malgré tout l’histoire d’un échec. Echec de la liberté de l’artiste qui butte contre la norme du réalisme socialiste et doit mutiler une part de son imagination - la voie de l’abstraction que Paula inaugure avec le « paysage blanc », sa création la plus personnelle, elle doit la sacrifier au nom des codes en vigueur. C’est surtout l’échec d’une femme à trouver le bonheur, les liens de plus en plus intimes qu’elle noue avec les femmes dont le roman exalte la solidarité indéfectible, notamment à travers la figure centrale de Kathi, ne parviennent pas en définitive à compenser le caractère dévastateur de ses relations avec les hommes. Désabusé ou lucide, Hein semble tout simplement constater que l’art ne peut sauver. Dans l’une - magnifique - des dernières scènes du livre, sans doute là où s’origine la vocation de Paula, la jeune enfant qui vient de fuir dans les bois la tyrannie du foyer, fait la rencontre d’un peintre en train de travailler. S’étant placée droit dans son champ de vision, elle croit poser pour lui. Or, elle constate qu’il a choisi purement et simplement de l’ignorer sur sa toile. « Elle avait l’impression que le peintre l’avait privée de son portrait » note comme en passant Hein. Tel fut le drame récurrent de Paula, celui d’être restée un être à l’extérieur du cadre - finalement broyée d’avoir été à jamais privée de sa place dans le groupe.

Paula T. une femme allemande
de Christoph Hein - Traduit de l’allemand
par Nicole Bary, Métailié, 432 pages, 22

Une femme hors cadre Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°114 , juin 2010.
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