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Essais Élections, piège à c.

octobre 2010 | Le Matricule des Anges n°117 | par Jean Laurenti

Derrière l’artifice de la scène politique, qui tient les rênes du pouvoir ? Luciano Canfora nous convie à un vivifiant voyage dans le temps.

La Nature du pouvoir

Du haut de la pyramide du pouvoir politique à l’œuvre dans nos démocraties, vingt-cinq siècles d’un jeu de dupes bien rodé nous contemplent. Voilà un des enseignements majeurs qu’on peut tirer de la lecture du bref livre de Luciano Canfora (né en 1942), grand connaisseur des civilisations grecque et romaine. Philologue et historien, Canfora puise l’essence de sa réflexion dans la lecture des mémoires des hommes d’État et des ouvrages des lettrés de l’Antiquité (philosophes, poètes, historiens, dramaturges… distinctions d’aujourd’hui qui n’ont guère de sens à ces époques). Cet universitaire ne s’est cependant pas enfermé dans sa tour d’ivoire de spécialiste du passé. Il a investi son savoir dans une observation critique de l’époque contemporaine qui a également nourri son engagement politique.
La Nature du pouvoir inaugure avec d’autres livres qui paraissent ces temps-ci une collection, « Le Goût des idées », que l’éditeur Jean-Claude Zylberstein ouvre à l’enseigne des Belles Lettres. Dense et stimulant, le livre de Luciano Canfora l’est sans conteste. Il n’en est pas pour autant d’une lecture aisée, confortable. Le lecteur est invité à tisser, à partir des fragments de discours, des esquisses d’analyses que lui propose l’auteur, la trame d’une réflexion critique.

Façonner « l’esprit et les aspirations ».

Même ramenée à celle du « lieu » depuis lequel il s’exerce vraiment – une scène visible, celle des joutes officielles pour sa conquête, l’autre, occulte (financière, bancaire), qui dicterait sa loi – la question du pouvoir reste évidemment vertigineuse. Considérant la situation d’aujourd’hui, Canfora pose cette question en des termes qui ne nous surprendront pas : «  (et) si l’interpénétration des deux sphères – pouvoir visible et pouvoir lointain – était en train de se concrétiser finalement (de manière imprévue) dans la corruption qui envahit la politique et l’entraîne hardiment sur le terrain affairiste ? » Pour se demander juste après : « Mais après tout, est-ce bien si nouveau ? » De fait, Luciano Canfora, instruit par sa fréquentation des Anciens, s’attelle à montrer que dès les premières formes de pouvoir représentatif, le ver était dans le fruit : conçue par une élite pour défendre ses intérêts (et selon Hérodote, faisant du peuple sa « clientèle »), la démocratie a toujours eu pour vocation de servir la fraction la plus puissante du corps social. Celle qui accordait ou retirait son « crédit » à ses affidés, selon la qualité des services rendus.
Ces derniers entretiennent cependant la fiction d’une conquête et d’un exercice réels du pouvoir. L’homme politique, selon Lucrèce, pareil à Sisyphe, est condamné à « solliciter le pouvoir qui n’est qu’illusion et n’est jamais donné, et dans cette recherche supporter de dures fatigues ». Démocratie athénienne organisée autour du stratège, Sénat romain entourant le tyran ou la figure impériale garante de la survivance de la République au sein du régime des Césars, tous les systèmes électifs ont eu pour vocation de maintenir au pouvoir une oligarchie au service de la classe dominante. à chaque époque, pour chacune des déclinaisons du même ordre des choses, se dégage la figure d’un chef, dont la qualité majeure, selon Thucydide est « la clairvoyance », la capacité d’un individu à discerner, parmi les différentes possibilités, celle qui va advenir et qui lui permettra d’apparaître comme l’homme providentiel.
Gramsci lui-même défend la nécessité d’une incarnation des aspirations révolutionnaires du peuple dans quelques figures capables de les servir : un « césarisme de gauche » qui s’oppose à un « césarisme de droite », avec Lénine comme antithèse politique de Mussolini. L’élimination éventuelle des tyrans, simple incarnation d’une convergence d’intérêts à un moment donné de l’histoire s’avère donc vaine voire contre-productive : ils ne sont que la partie visible d’un édifice qui lui restera inchangé.
Dans le modèle contemporain, tel qu’il s’est imposé en Italie, sous la férule de l’omnipotent Berlusconi (et se décline ailleurs de façon vaguement plus subtile) a émergé un « sujet-consommateur-arriviste-frustré, cherchant en vain à imiter des modèles de vie inaccessibles, qui finissent par constituer la totalité de ses aspirations ». Le pouvoir qui s’exerce dans un tel contexte revêt « une forme “sublime” et presque indestructible » car il fait mine d’offrir (du rêve, de la liberté) là où il s’évertue à priver les individus de leurs biens les plus précieux (leur libre arbitre, leur capacité de discernement, leur « parole »). Le tyran de l’ère médiatique n’est plus seulement celui qui est capable de « comprendre la réalité » pour agir efficacement sur elle ; il la manipule, en livre clé en main une construction désirable à son « peuple profond » dont il façonne ainsi « l’esprit et les aspirations ».

Jean Laurenti

La Nature du pouvoir
Luciano Canfora
Traduit de l’italien par Gérard Marino
Les Belles Lettres, « Le Goût des idées », 95 pages, 11

Élections, piège à c. Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°117 , octobre 2010.
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