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Domaine français Garder les gouffres

novembre 2010 | Le Matricule des Anges n°118

Nouvelle édition du roman monumental de Jacques Abeille où le fantastique, l’imaginaire et une langue au mille reflets emportent le lecteur au seuil des ténèbres.

Les Jardins statuaires

Certains livres réunissent autour d’eux des aficionados pour lesquels la seule évocation du titre fait office de Sésame. On murmure qu’on a lu tel roman et l’on est aussitôt accueilli d’un éclat dans le regard, d’un sourire complice. Les Jardins statuaires de Jacques Abeille génère ainsi toute une rumeur au travers de ses rééditions. Publié par Bernard Noël pour la première fois en 1982 dans la collection qu’il dirigeait alors chez Flammarion, ce roman consistant n’aura eu de cesse d’émouvoir ceux entre les mains desquels il sera passé. Dans l’usage d’une langue aux reflets chatoyants et parfois précieux, le récit semble marqué par la patine du temps (au point d’en faire immédiatement un classique, comme le soulignait Éric Dussert lors de sa réédition chez Joëlle Losfeld dans Lmda N°51) ou s’inscrire hors de toute temporalité. L’écrin somptueux que lui offrent les éditions Attila avec la complicité de François Schuiten ne fait qu’accentuer cette impression de tenir là un monument de la littérature contemporaine.

Classicisme lumineux.

On entre directement, par une voix immédiatement proche dans cette « contrée » hors de tout repère : « Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J’étais entré dans la province des jardins statuaires. » Celui qui parle ainsi est un voyageur descendu dans un hôtel de ce pays qui ne compte aucune ville. Pays étrange tissé de silence et peuplé de hauts murs derrière lesquels des domaines étendent leurs champs de statues. Comme en un tableau de Chirico, le fantastique nous est donné comme familier. Comme en un rêve aussi dans lequel le lecteur pénètre et au cœur duquel il va longtemps errer. Un homme s’approche de notre narrateur et lui propose de visiter le pays, d’aller voir la vie qu’on mène derrière les murs de chaque domaine. La première visite sera celle d’un observateur qui, dès lors, se transformera en ethnologue et mémorialiste, inscrivant chaque jour sur son cahier les éléments rapportés de ses rencontres, conversations, visites. Étrange contrée où l’on cultive des statues comme ici des plantes : les accompagnant dans leur croissance, les taillant, les protégeant d’une lèpre qui les condamnerait. Toute la vie sociale est organisée autour de cette culture fascinante dont la dimension métaphysique apparaît bien vite : le guide explique qu’il arrive parfois qu’une statue arrivée à maturité prenne les traits d’un homme disparu, il y a peu. Le destin des jardiniers peut même s’inscrire dans les formes de la pierre alors qu’ils sont encore en vie, comme si leur destin était dès lors gravé. Cette relation aux statues nécessita qu’une littérature naisse : chaque domaine possède ainsi des bibliothèques où sont rangées les biographies des jardiniers défunts, les témoignages de leurs proches, des commentaires. Littérature sans fin, diffusée d’un domaine l’autre au fur et à mesure que les hommes quittent leur terre pour venir travailler et vivre dans celles de leur future épouse. Jacques Abeille, dans les pas de son narrateur, bâtit toute une civilisation, avec ses codes, ses règles, ses lois, sa mythologie, ses mystères et ses failles dont la moindre n’est pas le rôle donné aux femmes, invisibles longtemps.
La force du livre ne tient pas autant à l’imaginaire (les descriptions de la vie des femmes semblent nourries à de vieux clichés) qu’à cette langue avec laquelle le témoignage avance. Le fantastique ainsi nourri à un classicisme lumineux, où la précision du vocabulaire soutient une acuité du regard, s’autonomise, se réalise, et le livre donne naissance peu à peu à cet univers que seuls nos rêves peut-être auraient arpenté. Le narrateur « porte (ra) ses pas plus loin », pénètrera ce pays en quête d’une féminité rêvée et sera confronté à ce (ux) qui le menace (nt). Et la fin, sublime, semble le dernier écho qu’entend un homme au moment où l’éveil interrompt une rêverie propre à l’emporter au plus profond du sommeil.

T. G.

Les Jardins statuaires
Jacques Abeille
Attila, 469 pages, 24

Garder les gouffres
Le Matricule des Anges n°118 , novembre 2010.
LMDA PDF n°118
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