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Domaine français Beauté sombre

novembre 2010 | Le Matricule des Anges n°118

Un détour par le Japon et des spectres d’outre-mer pour ramener le pluriel dans la langue et les mémoires de ce qui fait la France.

Sympathie pour le fantôme

Avec une grand-mère indienne, un grand-père mauricien, une enfance en Afrique et dans l’océan Indien, il n’est pas étonnant de voir Michaël Ferrier répondre, singulièrement, à la question de savoir ce qui fait l’identité de la France. Dans l’esprit de la structure en mosaïque qui présidait déjà à l’écriture de Tokyo, petits portraits de l’aube (2004), il opte ici pour une certaine métaphysique de la vérité, mêlant le carnet intime à l’essai, la divagation à la conviction. À l’image de ce soir de décembre 1999 où une terrible tempête balaya la France, soir où il prit la décision d’écrire, d’orchestrer la « tempête de l’écrit », l’élan de la parole se tressant à d’autres paroles. « Désormais les temps sont ouverts, ils sont des volcans, débondés, débordants, furie du temps rouvert, musique. Oui, voilà, il faut musiquer tout ça. »
Alors, le jour où on demanda au narrateur, qui enseigne, comme Michaël Ferrier, la littérature française à l’université de Tokyo, de présenter – dans le cadre d’une célèbre émission de télévision – l’histoire de France sous un jour nouveau, il proposera de la revisiter à travers trois oubliés, trois dédaignés, trois fantômes qui, chacun à leur façon, ont fait entrer la France dans la modernité.
Un choix qu’il va falloir imposer contre le prêt-à-penser lénifiant, ce qui nous vaut une vive satire d’un milieu universitaire où règnent inertie intellectuelle et renvois d’ascenseur, travaux de recyclage et rabâchage, carriérisme et narcissisme. Une université où la littérature fait peur, où les grands discours servent les petits desseins, et où dans un colloque sur l’identité française, on parle anglais dans tous les coins.
Trois héros négligés, donc, une « trinité obscure », un trident parfait, « ouvert, déluré, hybride ». Ambroise Vollard, d’abord, un colosse réunionnais qui fut le premier à exposer Van Gogh et Cézanne en France, puis Picasso et Matisse, le premier aussi à donner des rentes régulières à ses peintres ; qui inventa le livre d’art, devint l’exécuteur testamentaire de Manet. Un homme qui fait partie intégrante « de ce grand mouvement qui engage les corps et les mémoires, et construit une langue nouvelle au seuil du siècle nouveau ».
Jeanne Duval, ensuite, la Vénus noire de Baudelaire, la grande inspiratrice, celle dont on ne parle jamais ou presque. Un ouragan d’outre-mer dont on ignore le lieu de naissance comme l’endroit où elle repose.
Edmond Albius, enfin, l’enfant esclave de Bourbon. Un va-nu-pieds, analphabète et orphelin qui fera à la France la plus parfumée des offrandes en découvrant, à 12 ans, la fécondation artificielle de la vanille, transformant ainsi cette orchidée ornementale en une extraordinaire source de saveurs. Un geste qui changera toute l’économie de l’océan Indien, apportera la richesse à beaucoup mais ne changera rien à sa misérable condition.
L’art, l’amour, le goût, et derrière eux tout ce qui vient de loin, « d’un temps immergé, puissant et long, nocturne et profond », voilà ce que célèbre l’écriture flambée au jazz de Michaël Ferrier. En maître du contrepoint et de la syncope, c’est le terroir qu’il fait éclater, exaltant cette forme d’énergie noire qui invente des mondes, et le fait vibrer, lui, « par sympathie », à l’image de ce phénomène appelé « fantôme », qui fait que lorsqu’on frappe une touche de piano, un harmonique de la note émise peut correspondre exactement à la fréquence selon laquelle une autre corde a été réglée – corde qui se met alors à vibrer à son tour, par « sympathie ».
Sympathie pour les fantômes que l’encre fait venir, pour ceux que sont ces livres capables d’attendre des siècles qu’un lecteur les réveille, comme pour ceux qui hantent le Tokyo « latéral, composite, adjacent » qu’aime Michaël Ferrier. Une ville mobile, insaisissable, dont les affinités avec le rêve et le rébus ne cessent de le séduire.

Richard Blin

Sympathie pour le fantôme
Michaël Ferrier
Gallimard, « L’Infini », 272 pages, 17,90

Beauté sombre
Le Matricule des Anges n°118 , novembre 2010.
LMDA PDF n°118
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