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Domaine étranger Litanies de la faim

novembre 2010 | Le Matricule des Anges n°118

Herta Müller, prix Nobel 2009, invente avec force une mémoire vibrante : celle d’un adolescent roumain condamné à survivre durant cinq ans dans un camp de travail soviétique.

La Bascule du souffle

Malgré les réserves ou diktats de certains (songeons, par exemple, aux anathèmes de Lanzmann contre Les Bienveillantes), alors que disparaissent les derniers survivants et témoins, la fiction ose affronter ce que l’on présenta longtemps comme l’indicible : les camps – de la Shoah, du Goulag… Il faut sans doute, pour s’y risquer, outre le talent, une raison profonde, une sorte d’impératif qui permette à celui qui écrit de ne pas passer (d’abord à ses propres yeux) pour un usurpateur, un voleur de destin. C’est seulement dans une discrète postface que nous apprenons ce qui a pu être à l’origine de l’écriture de ce roman (c’est bien ainsi que ce texte est nommé) d’Herta Müller. Lorsque la Roumanie, en 1945, fut occupée, les Soviétiques décidèrent de s’en prendre à la minorité germanophone vivant dans le pays, suspectée d’avoir été de tout cœur avec les nazis. « Tous les hommes et les femmes de dix-sept à quarante-cinq ans furent déportés dans des camps de travaux forcés », précise Müller – puis elle ajoute, laconiquement : « Ma mère y a passé cinq ans ». Mais l’histoire que nous lisons n’est pas celle de sa mère (Müller ne s’explique pas sur ce choix – cette impossibilité ? ). Pendant des années elle a interrogé d’anciens déportés et plus particulièrement le poète Oskar Pastior. Ils avaient le projet d’écrire ensemble mais il mourut en 2006 : après une période de « paralysie », Herta Müller décida de raconter, « seule », à la première personne, ce qu’il avait dû vivre.
Ce qui fait la force et l’originalité de ces pages, c’est donc l’alliance, sans doute peu aisée à établir, entre un réalisme presque documentaire (le résultat des longues conversations avec Pastior) et une réinvention proprement poétique. Comme dans le puissant récit, récemment réédité, de Jean Rounault Mon ami Vassia (voir Lmda N°110), évoquant des épreuves semblables dans un camp sans doute géographiquement assez proche, nous suivons ici, pas à pas, les étapes, le parcours obligé et cauchemardesque de celui qui doit découvrir cet autre monde, où tout espoir doit être abandonné d’emblée. Mais le travail de la description, méticuleuse, presque obsessionnelle, des vêtements, des baraquements, des poux et des punaises, du froid, des travaux épuisants et surtout des affres de la faim, est comme doublée en permanence par les réflexions du narrateur, qui, en quelque sorte, et en particulier par l’usage de métaphores souvent surprenantes, transfigure cette réalité – pour y prendre pied, y résister ? Des scènes l’ont marqué (et demeureront marquantes pour nous aussi) : dans une nuit glaciale, les prisonniers défèquent tous en rang, dans la neige, face aux wagons qui peuvent repartir d’un instant à l’autre… lors de certaines soirées d’été, on les laisse danser, en de fugaces étreintes désespérées, sur la place d’ordinaire réservée aux interminables appels… un voleur de pain est compissé par tous pour ce délit intolérable mais évite ainsi la mort…
Le narrateur, lui, survit durant ces années avec comme seul ange gardien « l’ange de la faim » qui, continuellement, « bouscule son souffle » : « la bascule du souffle est un délire » qui peut le conduire jusqu’au tas d’ordures, à la recherche d’épluchures de pommes de terre. La dernière année sera un peu moins pénible, les prisonniers recevront même un salaire – ils redeviendront « des gens bien nourris ». Mais le retour sera douloureux : « parmi ces gens gavés de pays natal », nul ne veut les entendre. « C’était un grand fiasco intérieur d’être désormais en liberté, irrévocablement seul, et le faux témoin de moi-même » – le silence alors l’emporte.

Thierry Cecille

La Bascule du souffle
Herta Müller
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Gallimard, 309 pages, 19,90

Litanies de la faim
Le Matricule des Anges n°118 , novembre 2010.
LMDA PDF n°118
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