Jeanne Benameur, cœur rebelle
Antoine vient de revenir vivre chez ses parents. À 40 ans, c’est un triple échec pour lui. Ce retour dans la maison de l’enfance fait résonner la vacuité de sa vie amoureuse depuis que Karima et lui se sont séparés. Il le met face à cette vie réglée sur la banalité des jours qu’il aurait voulu fuir. Celle d’un père qui, à la retraite, a substitué au train-train du travail, le jardinage et la construction de maquettes. Il sanctionne aussi un échec social : l’usine qui l’emploie, après avoir anesthésié son père, s’apprête à se séparer de lui et de bon nombre des autres ouvriers. Non pas qu’elle perde trop d’argent, au contraire : le groupe a investi sur une nouvelle usine, à Monlevade au Brésil, où la main-d’œuvre est moins chère. Payer moins pour gagner plus, credo mondialiste. Du coup, tout le monde est en RTT obligatoire, en attendant le chômage. Il s’enferme dans un mutisme dépressif « mes mots glissaient au fond de mes poches, comme mes mains », sent monter en lui le désir de casser, voudrait qu’une révolte l’entraîne. Mais du côté syndical, on veut éviter les débordements. Les troupes ne sont pas nombreuses. Les vieux sont là, avec leur passé, leur culture. Les jeunes non. Chacun est devenu le champion du haussement d’épaules. Avant de prendre la route comme on prend la fuite, Antoine, qui s’est perdu de vue, rencontre Marcel, bouquiniste sur le marché de Montreuil. Antoine y accompagne sa mère au volant du commerce à la mesure de leur vie : un camion mercerie pour vendre de petites choses. Marcel épaule Antoine qui n’a pas encore touché le fond et qui va mettre les gaz, sur sa moto, comme s’il voulait se retirer d’un monde dans lequel il n’a pas sa place. Au bord de la mer où il a échoué, un livre, envoyé par Marcel, va lui indiquer une voie de secours : une biographie de Jean de Monlevade, Français parti au Brésil et devenu le père de la sidérurgie brésilienne qui a donné son nom à la ville où le groupe vient d’ouvrir sa nouvelle usine. Tout un signe.
Antoine se lancera, à la suite de Jean de Monlevade, vers le Brésil, à la découverte des ouvriers d’outre-Atlantique, à la découverte de lui-même, surtout.
L’originalité du nouveau roman de Jeanne Benameur réside notamment dans le glissement qu’elle opère : d’un conflit social, d’un problème mondial, elle fait un questionnement intime, un voyage initiatique. Certes la dénonciation du capitalisme y est attendue, mais ce qui intéresse la romancière gît au cœur de chacun et dans nulle idéologie. C’est la question de sa place dans le monde, du sens qu’on donne à sa vie, au travail. C’est, à nouveau chez elle, l’affirmation que la création et plus encore les mots peuvent construire la liberté de chacun et qu’il n’est pas d’autre combat à mener que celui qui consiste à se réaliser soi-même, à l’encontre de tous les déterminismes. C’est en trouvant « son poème intérieur » qu’Antoine se retrouvera et pourra, peut-être, agir sur le monde. Illustration romanesque, peut-être, de...

